lundi 24 avril 2023

Le PIB mariné par Bruno Bertez

 Je ne pensais pas au début écrire à la file trois billets consacrés au PIB, et pourtant nous y voilà !

Après avoir vu, avec l'aide appréciable d'un "prix Nobel d'économie", dans Le PIB selon Paul Krugman, que le PIB était à manier avec d'extrêmes précautions, ce billet faisant suite à l'analyse (sommaire j'avoue) du point de vue de Xavier Moreau sur ledit PIB dans Le PIB à la sauce Xavier Moreau, voici donc un troisième opus consacré cette fois à un certain Bruno Bertez que je suspecte fortement d'avoir inspiré notre docteur ès poutinologie qui semblait découvrir la notion de PPA (parité de pouvoir d'achat). C'est par pur hasard que je suis tombé sur cet individu, que je ne connaissais ni d'Ève ni d'Adam, en feuilletant de manière distraite la revue de presse du site Les crises, un exercice auquel je ne suis pourtant pas habitué, et que vois-je ?


Réflexion sur la puissance économique de la Russie : est-elle minorée pour la propagande ?

Petite parenthèse au passage : il existe une loi, la loi de Betteridge sur les titres, qui stipule, je cite, que « On peut répondre à tout titre se terminant par un point d'interrogation par le mot "non". » Je ferme la parenthèse et vous laisse réfléchir deux ou trois secondes, pas plus afin de ne pas trop vous fatiguer le cerveau.

Autre parenthèse ouverte sur le sieur Olivier Berruyer, le patron du site Les crises. Si je vais voir de temps en temps ce qu'il raconte ce n'est certainement pas pour ses points de vue géopolitiques, mais uniquement pour ses très rares billets sur le climat ou le Covid ; là il est à sa place en avertissant sur les dangers du réchauffement climatique ou en dégommant Didier Raoult avec force arguments valables ; par contre en géopolitique c'est une bille, tout simplement parce qu'il est viscéralement anti-américain et anti-UE, ce qui l'a amené notamment à prendre la défense de Poutine en 2014 ou de Bachar el-Assad quand celui-ci gazait sa population avec l'aide des Russes. Il a par exemple tenté de démontrer que le vol MH17 aurait été abattu par les Ukrainiens ou que ce seraient les manifestants syriens qui se seraient auto-gazés, entre autres balivernes fabriquées par les désinformateurs professionnels à l'usage des gogos appelés également idiots utiles. Bizarrement depuis le 24 février 2022 Berruyer se fait plus discret sur l'Ukraine, à mon avis il s'est rendu compte que Poutine était allé un peu trop loin mais il n'ose pas l'avouer ouvertement de peur de froisser son lectorat. D'ailleurs le 28 février 2022 je publiais le billet intitulé Profil bas chez Olivier Berruyer que je vous invite à consulter si vous avez deux minutes à perdre. Berruyer a donc choisi de faire profil bas mais cela ne l'empêche pas de publier dans sa revue de presse l'extrait d'un billet de monsieur Bruno Bertez, le célèbre inconnu que j'évoquais au début. Et l'on voit que la ligne éditoriale du site Les crises n'a pas changé tant que cela. Fin de la deuxième parenthèse.

J'ai dit au début que Xavier Moreau avait sûrement été inspiré par Bruno Bertez, et voici pourquoi ci-après.

Le billet s'intitule prétentieusement Reflexion sur la puissance économique de la Russie: est-elle minorée pour la propagande? ; prétentieusement car la « réflexion » en question me semble très orientée, orientée dans le sens que vous imaginez certainement si vous avez bien suivi jusque là sans vous endormir sur ma prose. Il suffit de lire ce court passage pour savoir à qui on a affaire :

en 2014, une crise géopolitique majeure s’est développée. Les États-Unis et la CIA ont organisé le coup d’État ukrainien « Euromaïdan » qui a renversé le gouvernement ukrainien dans les premiers mois de cette année. 

Un mois plus tard, la Crimée organisait un référendum démocratique pour rejoindre à nouveau la Russie.

Est-ce la peine de continuer quand on lit pareil tissu d'âneries ? Je dois vous avouer que je me suis arrêté peu après, mais j'ai compris que globalement ce Bruno Bertez pense sérieusement que la Russie est, tenez-vous bien
en fait classée dans le top 5 (et sans doute même beaucoup plus haut)

Dans le top 5 de quoi ? Si vous croyez qu'il parle des dictatures, ce qui aurait vraiment du sens, vous vous fourrez le doigt dans l'oeil jusqu'à l'épaule, il parle plutôt

des économies mondiales en termes de PIB

 Et le voilà en train de comparer le PIB nominal avec le PIB en PPA en essayant laborieusement de démontrer que l'économie russe se porte super bien si on la mesure à l'aune de ce dernier indice. Il oublie en chemin de dire beaucoup de choses que je vous dévoilerai à la fin avec l'assistance d'un organisme au dessus de tout soupçon. Mais avant d'en arriver là je pense nécessaire de se pencher sur ce Bruno Bertez afin de se demander si on peut vraiment lui faire confiance.

Sur Wikipédia il est présenté ainsi :

Il est blogueur régulier des sites d'information Blog à Lupus, brunobertez.com, Atlantico et Lesobservateurs.ch.

Je ne connais pas le site suisse, par contre le Blog à Lupus et Atlantico ne me sont pas étrangers. Tout d'abord je confirme que Bruno Bertez est bien un habitué du premier site où il a son rond de serviette (voir Étiquette : Bruno Bertez – Le blog A Lupus). Le Blog à Lupus fait partie de ces sites dits de « réinformation », bien qu'il ne soit pas catalogué comme tel ; cependant quand on consulte sur ce site l'étiquette « George Soros » on a tout de suite compris qu'on se trouvait en présence d'un complotisme bien gras et dégoulinant qui a d'ailleurs attiré l'attention de Conspiracy Watch :

Une citation attribuée à George Soros est apparue sur Twitter puis a été reprise sur un blog visité des dizaines de milliers de fois par mois. Le philanthrope américain n'a pourtant jamais prononcé cette phrase.

Le « blog visité des dizaines de milliers de fois par mois » c'est bien entendu notre blog à Lupus :

Le 23 avril 2018, un mème avec une citation censée émaner de George Soros fait son apparition sur Twitter. [...] L’image contenant la citation sera relayée quelques jours plus tard par « le blog A Lupus », qui totalise plus de 100 000 visites par mois en moyenne. Peu fiable, ce site complotiste avait, entre autres, relayé une fausse information selon laquelle le numéro 2 de l'Etat islamique aurait appelé les musulmans d'Amérique à voter pour Hillary Clinton.

Bruno Bertez est donc un habitué d'un site labellisé complotiste, est-ce donc vraiment étonnant qu'il puisse inspirer quelqu'un comme Xavier Moreau ? Poser la question c'est y répondre, n'est-ce pas ? Et quand quelqu'un se targue de « réinformer » les gens en publiant sur son blog dont le sous-titre proclame fièrement « Il n'est de vérité que du tout », une formule magique qui ne veut strictement rien dire mais est uniquement destinée à impressionner le chaland qui passe en se disant que le taulier a peut-être des choses intéressantes à dire, alors on peut sans trop de crainte oublier l'individu et se consacrer à des activités plus normales et moins abêtissantes.

Et maintenant la touche finale pour enfoncer quelques clous dans le cercueil oratoire de notre réinformateur patenté. Le site de la Coface nous donne des indications sur l'état de forme de la Russie au moment présent. La Coface, contrairement à Xavier Moreau ou à Bruno Bertez, entre autres, ne fait pas dans l'idéologie de comptoir. Son métier est d'informer le plus objectivement possible les entrepreneurs qui auraient envie de s'aventurer dans des contrées éloignées et potentiellement hostiles. Elle n'a pas du tout intérêt à tromper ses clients, le retour de bâton serait préjudiciable à son compte de résultat et ses actionnaires ne le lui pardonneraient pas. Voici ce qu'elle dit au sujet de la Russie dans Russie / Etudes économiques en date d'avril 2023 :

En 2023, l'excédent de la balance courante ne continuera pas à afficher une performance aussi solide que celle enregistrée en 2022, lorsqu'il a grimpé à 227,5 milliards de dollars, c'est-à-dire sa valeur la plus élevée au deuxième trimestre, avant de commencer à diminuer.

Et d'ajouter :

Les élections législatives de septembre 2021 ont préservé la majorité constitutionnelle du parti au pouvoir, Russie unie (49,8 % des voix, 324 sièges sur 450).

Toutefois, le mécontentement social pourrait s'accroître en 2023, car l'économie russe devrait enregistrer une nouvelle année de récession, suivie par des années de stagnation en raison de l'accès limité aux nouvelles technologies, de l'érosion du pouvoir d'achat, de l'isolement du pays et de l'absence de réformes structurelles. Dès 2023, des centaines de milliers de citoyens (principalement des jeunes et des hommes) ont fui le pays après l'annonce de la mobilisation partielle, qui a provoqué un exode massif de Russes vers les pays voisins tels que la Géorgie, la Finlande, le Kazakhstan et la Mongolie, afin d'éviter la conscription. La crainte d'une nouvelle mobilisation pourrait conduire à une aggravation du mécontentement et de l'émigration.

Mais surtout :

Les dépenses massives et la chute des recettes énergétiques vont creuser le déficit budgétaire en 2023.

Parmi les points forts de la Russie relevés par la Coface on note en premier :

  • Ressources naturelles abondantes (pétrole, gaz, bois, céréales, diamant, potasse (utilisée dans le processus de production d'engrais) et métaux)
Pour les points faibles on n'en mentionnera que deux par pitié pour le malade :
  • Dépendance aux prix des hydrocarbures (39% du PIB)
  • Démographie en déclin
On fera remarquer que le Venezuela et l'Algérie ont eux-aussi, comme la Russie, des ressources naturelles abondantes en gaz et pétrole...étonnamment ces deux pays sont en grande difficulté économique et soutiennent la Russie, le premier très clairement, le second de manière très ambiguë...allez comprendre pourquoi...

Si l'on ajoute aux mentions de la Coface le fait que la Russie s'est coupée pour longtemps d'un juteux marché européen pour se livrer corps et âme à la Chine qui va en faire sa chose, notamment en lui achetant ses hydrocarbures à prix cassés et en lui refourguant en échange ses produits à la qualité éphémère, on se rend assez vite compte que l'avenir économique de la possession de Poutine a un peu de plomb dans l'aile.


dimanche 23 avril 2023

Le PIB selon Paul Krugman

 A la fin de mon billet précédent, Le PIB à la sauce Xavier Moreau, je vous promettais de vous montrer que le PIB mis en avant par notre désinformateur pro-russe attitré était à prendre avec des pincettes. Je vous livre donc ci-après une chronique de l'excellent Paul Krugman qui, contrairement à Moreau pour qui son pays d'adoption, la Russie, est la huitième merveille du monde, se permet de nous dévoiler que les Etats-Unis ne sont pas en si grande forme qu'il n'y parait, et cela en dépit de performances économiques meilleures que ce que certains imaginaient il y a quelques décennies. C'est toute la différence entre un escroc qui cherche à vous vendre sa salade avariée et un véritable expert conscient que le monde dans lequel il vit n'est ni blanc ni noir mais rempli de nuances.

Bonne lecture.

Source Opinion | Wonking Out: Is the American Economy Awesome? - The New York Times


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L'économie américaine est-elle formidable ?

21 avril 2023

Illustration de Sam Whitney/The New York Times ; images de Jamie Grill, mphillips007, et seb_ra/Getty Images

Opinion Columnist

Les lecteurs d'un certain âge se souviendront peut-être qu'il y a 30 ans, le sentiment général était que les jours de l'Amérique en tant que grande puissance économique étaient comptés. Ce sentiment de déclin a été illustré par deux best-sellers, tous deux publiés en 1992 : Le roman "Rising Sun" de Michael Crichton, qui envisageait un avenir dominé par le Japon, et "Head to Head" de Lester Thurow, qui dépeignait une lutte pour la suprématie entre les États-Unis, le Japon et l'Europe, que l'Amérique était susceptible de perdre.

Évidemment, les choses ne se sont pas passées ainsi. Aujourd'hui, l'Amérique est confrontée à un véritable défi géopolitique de la part de la Chine, qui est allée jusqu'à devenir une authentique superpuissance économique. Mais l'économie américaine est allée plus loin que les autres pays riches. Voici la croissance du produit intérieur brut réel de 1990 à 2022 :

Croissance du PIB en termes réels, 1990-2022. L'Amérique est allée de l'avant.

The Economist a récemment souligné cette divergence dans un article de fond intitulé "L'étonnant bilan économique de l'Amérique", qui a servi de point de départ à une chronique de mon collègue David Brooks. Et l'économie américaine est incontestablement allée à l'encontre des sombres prédictions d'il y a trente ans.

Cependant, il est important de comprendre quelques limites à ce bilan. À certains égards, les réalisations économiques de l'Amérique ont été moins impressionnantes qu'il n'y paraît. Et la société américaine ne se porte pas bien du tout.

Avant d'aborder les chiffres, faisons ce que certains de mes collègues appellent le "test du promeneur". J'adore les données - les données sont mes amies - mais il est toujours bon de vérifier les données par rapport à ce que vous semblez voir dans la vie réelle.

J'imagine qu'un certain nombre de mes lecteurs américains ont récemment visité des pays européens ou le Japon ; certains, comme moi, y sont allés à plusieurs reprises au fil des ans. Ces pays vous ont-ils semblé pauvres et arriérés ? Ont-ils donné l'impression d'être plus en retard sur les États-Unis qu'ils ne l'étaient, disons, il y a 15 ou 20 ans ?

Je dirais que non. Mon sentiment personnel est qu'un fossé technologique s'est creusé entre les États-Unis et l'Europe au début des années 2000, parce que nous avons été plus rapides à tirer parti de l'internet, mais que ce fossé s'est pratiquement comblé depuis lors.

Comment concilier ce sentiment avec l'énorme disparité de la croissance économique ? La démographie constitue une grande partie de la réponse. Grâce à une combinaison de taux de natalité et d'immigration plus élevés, la population américaine, en particulier la population en âge de travailler - habituellement (bien que maladroitement) définie dans les statistiques internationales comme les personnes âgées de 15 à 64 ans - a augmenté beaucoup plus rapidement que celle de nombreux pays avancés rivaux. Si l'on considère la croissance par adulte en âge de travailler, les États-Unis sont toujours en tête, mais l'écart - notamment avec le Japon - est beaucoup moins important :

Croissance du PIB réel par adulte en âge de travailler, 1990-2022. La démographie y est pour beaucoup...

La France semble encore faible par rapport à cette comparaison, mais cela s'explique en grande partie par le fait que les Français, contrairement aux Américains, prennent des vacances et que, contrairement à nous, ils sont allés chercher une partie des gains de la croissance économique sous la forme d'une augmentation de leurs loisirs. La productivité - la production par heure-personne - a augmenté plus rapidement aux États-Unis qu'ailleurs, mais l'écart n'est pas énorme :

Croissance de la productivité, 1990-2022. Les Français sont assez productifs, mais ils prennent des vacances, et l'équilibre entre vie professionnelle et vie privée mérite aussi d'être pris en compte.

Ainsi, si l'on tient compte de la démographie et des décisions concernant l'équilibre entre vie professionnelle et vie privée, la surperformance des États-Unis, bien que réelle, semble beaucoup moins impressionnante que ce que le PIB seul pourrait laisser supposer.

Pourtant, même en tenant compte de ces éléments, notre croissance économique est allée bon train par rapport aux normes des pays avancés. Devrions-nous nous sentir triomphants ?

Cela dit, je ne suis pas de ceux qui croient que le PIB est une mesure épouvantable, horrible et sans intérêt et que les gouvernements mènent de piètres politiques parce qu'ils essaient de maximiser ce mauvais indicateur. D'une part, le PIB nous renseigne sur la quantité de biens qu'une économie peut produire, et c'est une information utile. D'autre part, si vous pensez que les gouvernements suivent une stratégie cohérente de maximisation de la croissance économique, ou en fait de maximisation de quoi que ce soit, vous êtes désespérément romantique quant à la manière dont les décisions politiques sont prises.

Cependant, il est toujours important de garder à l'esprit que le PIB, dans le meilleur des cas, nous indique combien une société peut se permettre. Il ne nous dit pas si l'argent est bien dépensé ; un PIB élevé ne se traduit pas nécessairement par une bonne qualité de vie. Des individus peuvent être riches mais misérables ; il en va de même pour les pays.

Et il y a de bonnes raisons de penser que l'Amérique utilise mal sa croissance économique.

Le plus frappant, c'est qu'un facteur important de la qualité de la vie est sans doute le fait de ne pas mourir. Or, même si l'Amérique a pris de l'avance sur le plan économique, nous sommes allés au-devant d'un déclin stupéfiant de l'espérance de vie par rapport à d'autres pays avancés :

Espérance de vie à la naissance en années, 1980-2021. Ne pas mourir est un aspect important de la vie, et c'est un domaine dans lequel l'Amérique n'est pas très performante.

En outre, lorsqu'une économie croît, la question se pose toujours de savoir qui bénéficie de cette croissance. Au cours des dernières décennies, l'Amérique a connu une forte augmentation de la part des revenus revenant à quelques personnes situées au sommet de la distribution des revenus, de sorte que la classe moyenne a connu des augmentations de revenus beaucoup plus faibles que ce que la croissance économique globale pourrait laisser supposer. Selon l'équipe chargée de produire les "comptes nationaux distributifs", les gains en termes de revenu moyen surestiment ceux qui reviennent à environ 85 % de la population :

Croissance annuelle moyenne par centile, 1980-2014. L'Amérique, où la plupart des gens sont en dessous de la moyenne.

Les inégalités ont également augmenté dans d'autres pays, mais pas dans la même mesure qu'ici. Ainsi, les performances économiques impressionnantes des États-Unis ne se traduiront peut-être pas par une hausse aussi impressionnante du niveau de vie des Américains ordinaires. Le fait que les riches puissent s'offrir des superyachts plus nombreux et plus grands est-il important pour nous ?

Une fois encore, l'économie américaine s'est révélée plus dynamique et plus résistante que ce à quoi beaucoup s'attendaient il y a quelques décennies, et nous avons conservé notre statut de superpuissance économique, démentant les prédictions selon lesquelles nous étions condamnés à un déclin relatif. Mais modérez votre enthousiasme : Les chiffres ne sont pas aussi bons qu'ils en ont l'air, et il y a des ombres sur l'Amérique qui ne sont pas reflétées par le produit intérieur brut.


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Concernant la première phrase de l'avant dernier paragraphe, « Les inégalités ont également augmenté dans d'autres pays, mais pas dans la même mesure qu'ici », voici ce que dit OXFAM dans Quelles sont les causes de la répartition inégale des richesses dans le monde ? :
Depuis 1980, les inégalités de revenus ont augmenté rapidement en Amérique du Nord, en Chine, en Inde et en Russie, et de manière plus modérée en Europe. En 2016, la part du revenu national allant aux seuls 10% des plus gros revenus était de 37% en Europe, 41% en Chine, 46% en Russie, 47% aux États-Unis/Canada, et autour de 55% en Afrique sub-saharienne, au Brésil et en Inde. Le Moyen-Orient est la région du monde la plus inégalitaire avec 61% du revenu national capté par les 10% les plus riches en termes de revenus.

Je remarque que si l'on excepte les Etats-Unis, c'est dans les régions où l'on trouve le plus de pro-Russie qu'il y a aussi le plus d'inégalités :

  • 41% en Chine
  • 46% en Russie
  • 55% en Afrique sub-saharienne
  • 55% au Brésil
  • 55% en Inde
  • 61% au Moyen-Orient
L'Europe, le gros des troupes alliées à l'Ukraine, fait pâle figure avec ses 37% de revenus allant aux 10% les plus riches de leur population.

Tirez-en les conclusions que vous voulez, moi je dirais qu'il y a des intérêts communs cachés par des postures plus ou moins habiles faisant appel à des données historiques frelatées. Mais ce n'est que mon opinion.


samedi 22 avril 2023

Le PIB à la sauce Xavier Moreau

 Vu sur le compte Stratpol de Xavier Moreau :

En parité de pouvoir d'achat, en 2022, la Russie est désormais la 5e économie mondiale. C'était l'objectif que s'était fixé Vladimir Poutine il y a 20 ans.

Mais le 14 avril il nous pondait ceci :

Sans commentaire, vraiment...?

Il était alors tout fier parce qu'on lui montrait enfin un tableau dans lequel la Russie gagnait des places sur le plan international. Mais patatras, des commentateurs lucides (dont bibi) lui ont fait remarquer que son tableau n'était pas à jour et que le dernier en date avait plutôt cette allure :

Evolution des continents : les plus grandes économies du monde au fil du temps (source Chart: Continental Shift: The World’s Biggest Economies Over Time | Statista)

Et là ça ne va plus du tout pour Moreau, car on y voit sa chère Russie se casser la figure au fil du temps. Voilà pourquoi le 17 avril il nous sortait de derrière les fagots un graphique plus à son avantage. Sauf que...

Sauf que la présentation du PIB en parité de pouvoir d'achat, qui positionne la Russie plutôt avantageusement, n'est qu'un artifice très discutable. Voici comment le site differkinome résume les concepts de PIB nominal et PIB en PPA :

La différence entre le PIB nominal et le PIB PPA est que le PIB nominal reflète les prix actuels du marché, tandis que la PPA du PIB est calculée à l'aide du concept de théorie de la parité de pouvoir d'achat. Ces deux mesures contribuent à une prise de décision efficace en ce qui concerne la croissance économique et d’autres conditions économiques qui affectent les pays.

Plus haut le PIB en PPA est défini ainsi :

Le PIB PPA désigne le PIB converti en dollars américains en utilisant les taux de parité de pouvoir d’achat et divisé par la population totale. La parité de pouvoir d'achat (PPA) est utilisée pour ajuster les différences de taux de change entre les pays.

Il s'agit donc d'un calcul dont le résultat peut (et va) varier dans le temps puisque les taux de change sont fluctuants, par exemple, au hasard, le taux du rouble :

Evolution de la parité USD/RUB sur 10 ans (source Xe)

Sur une plus courte période c'est encore plus parlant :

Evolution de la parité USD/RUB sur 2 ans (source Xe)

Bizarrement avant l'agression russe de 2014 le rouble était beaucoup plus fort que ce qu'il a été ensuite...Par ailleurs nous voyons qu'après les très fortes variations post-24 février 2022 le rouble revient progressivement à son niveau d'entre 2014-début 2022. Il est donc important de savoir à quel taux le rouble a été pris en compte dans le graphique présenté par Moreau, mais cela on ne le saura pas.

D'un autre côté la Banque mondiale nous donne la liste des pays par ordre de PIB décroissant :

PIB en USD courants (source banquemondiale)

La France est donc loin devant la Russie, surtout si l'on tient compte des populations respectives, 145 millions pour la Russie contre 65 millions pour la France, soit un rapport de 1 sur 2,2 que l'on visualise mieux avec les données du PIB par habitant de la même Banque mondiale :

  • France : 43 659
  • Russie : 12 195
Soit un rapport de 3,6 en faveur de la France.

Mais le PIB est à prendre avec des pincettes, qu'il soit nominal et encore plus en PPA. Le PIB est en effet la représentation chiffrée de la production d'un pays (pour faire simple), il inclut toutes les activités économiques et donc...la production d'armements ! Sur Wikipédia on peut juger des dépenses militaires par pays :

Liste des premiers pays du monde par dépenses militaires en 2019
(données en US $ courants - SIPRI)


Voici ce que cela donne en proportion du PIB par ordre décroissant :

Dépenses militaires par ordre décroissant en proportion du PIB


Et là la Russie se classe plutôt "honorablement" avec ses 3,9% alors que la France se traine avec seulement 1,9%, soit 2 points de pourcentage en moins, une paille ! La Russie est même devant les Etats-Unis dans ce classement alors que si l'on compare les données brutes cela donne ceci (en milliards de dollars) :

  • Russie : 65,1
  • USA : 732
Nous avons ici un rapport de 11,2 en défaveur de la Russie alors que celle-ci se pavane devant les Etats-Unis en proportion du PIB. A vous d'en tirer les conclusions qui s'imposent.

Nous avons donc une importante partie du PIB russe qui part en fumée notamment dans sa guerre d'agression contre l'Ukraine (et quelques autres pays), mais Xavier Moreau y voit les signes d'une excellente santé sur le plan économique !

Dans le billet suivant je vous montrerai, avec l'aide appréciable de Paul Krugman, que le PIB ne signifie pas forcément la bonne santé d'un pays et de ses habitants. Même les Etats-Unis font les frais de l'analyse du "prix Nobel d'économie" alors que la France s'en sort plutôt bien. Il ne parle pas de la Russie mais est-ce vraiment la peine d'enfoncer un couteau dans une plaie purulente ?

A suivre donc...


samedi 15 avril 2023

Le dollar en déclin ? Pas si vite. Par Paul Krugman

 Encore un billet que je labellise Ukraine même si cela ne parait pas évident au premier abord.

Beaucoup, parmi les pro-Russes, claironnent que c'en est fini de la suprématie du dollar, par exemple chez Xavier Moreau (pour qui la Russie devenue le vassal de la Chine est une excellente nouvelle) qui nous disait le 21 mai 2022 dans la blitzkrieg économique que l’Occident prétendait mener contre la Russie a échoué (sur un site d'extrême droite bien sûr) :

Face à la politisation du billet vert, les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) préparent leur riposte, à l’instar de la Chine qui, devant les enjeux que porte la guerre commerciale avec les Etats-Unis, se décide à accélérer sa politique de dédollarisation.

Et il ajoutait :

Aujourd’hui, Moscou apparaît comme le leader de cette initiative de dédollarisation et joue à couteaux tirés avec Washington.
Moscou, selon moi, est surtout le leader de tous les états terroristes que compte cette planète, et lui attribuer le moindre rôle dans l'affaiblissement du dollar me semble un tantinet comique.

Les pensées de Xavier Moreau ne sont rien d'autre que du wishful thinking, ou l'art de prendre ses désirs pour des réalités.

Pour remettre les pendules à l'heure et l'église au milieu du village rien de tel que retranscrire les propos de Paul Krugman dans sa dernière lettre intitulée Is the U.S. Dollar Really in Danger? Voici sa traduction.

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La folie monétaire internationale frappe à nouveau

14 avril 2023

Illustration de Sam Whitney/The New York Times ; images de Maudib et bigjom/Getty Images


Chroniqueur d'opinion


Le dollar est sur le point de devenir du "papier toilette", affirme Robert Kyosaki, auteur de "Rich Dad, Poor Dad". L'investisseur et commentateur économique Peter Schiff a quant à lui déclaré : "Débarrassez-vous de vos dollars américains maintenant". Ils ne sont pas les seuls : Ces derniers temps, je reçois beaucoup de choses de ce genre dans ma messagerie électronique.

Certains de ces propos sont tenus par des "weimaristes", des personnes qui prédisent toujours l'hyperinflation. M. Schiff, par exemple, a insisté en 2009 sur le fait que les politiques de l'administration Obama allaient provoquer une inflation galopante. (Pour mémoire, ce n'est pas le cas.) Pourtant, comme il est indiqué sur les prospectus d'investissement, les performances passées ne garantissent pas les résultats futurs : Les personnes qui se sont toujours trompées dans le passé pourraient avoir raison à l'avenir.

Et les weimaristes d'aujourd'hui ont un nouvel argument. Récemment, un certain nombre de pays, alarmés ou peut-être simplement agacés par ce qu'ils perçoivent comme une militarisation du dollar contre Vladimir Poutine, sont allés prendre des mesures au moins symboliques pour réduire le rôle du dollar dans l'économie mondiale. Par exemple, la Chine a demandé aux producteurs de pétrole d'accepter des paiements en yuans plutôt qu'en dollars.

Cela est allé jusqu'à pousser des commentateurs relativement sobres, comme Fareed Zakaria, à mettre en garde contre le risque de voir le dollar perdre son statut de monnaie de réserve mondiale. Et la perte de ce statut, comme beaucoup l'imaginent, serait une catastrophe économique pour les États-Unis.

Laissons de côté pour l'instant la question de savoir si la domination du dollar est réellement menacée (réponse courte : non, mais j'y reviendrai). Demandons-nous plutôt si la perte du statut de monnaie de réserve serait vraiment un désastre.

Permettez-moi donc de commencer par ce qui devrait être une évidence : La plupart des monnaies du monde ne sont pas largement utilisées en dehors de leur pays d'émission. Pourtant, nombre de ces monnaies non internationales se portent très bien chez elles, continuant à remplir les rôles traditionnels de la monnaie : moyen d'échange, réserve de valeur, unité de compte.

Par exemple, le dollar canadien, le dollar australien, le dollar néo-zélandais et la couronne suédoise n'ont jamais été des monnaies de réserve. Il y a quelques décennies, les autorités japonaises avaient l'ambition de faire du yen une monnaie mondiale, mais cela n'a jamais abouti. Pourtant, les Australiens, les Suédois et les Japonais continuent de traiter leurs affaires domestiques dans leur propre monnaie, sans qu'aucune hyperinflation ne soit en vue.

La livre sterling est un exemple encore plus intéressant, car il fut un temps où elle était une monnaie internationale, aussi dominante que le dollar l'est devenu par la suite. Lorsque Phileas Fogg est parti faire le "Tour du monde en quatre-vingts jours", il a voyagé avec un paquet de livres sterling, car il savait que la monnaie britannique serait acceptée partout.

Mais le rôle international de la livre a rapidement décliné après la Seconde Guerre mondiale et a pratiquement disparu en 1970. Voici un graphique de Barry Eichengreen, Livia Chitu et Arnaud Mehl :

Le déclin mondial de la livre...Revue économique du FMI


C'est ce qu'on appelle l'effondrement d'une monnaie de réserve. Curieusement, l'économie britannique fonctionne toujours en livres sterling. La disparition de la livre sterling en tant que monnaie internationale n'a même pas empêché Londres de renforcer son rôle de centre financier mondial.

Le grand économiste et historien Charles Kindleberger a écrit un jour un essai éclairant comparant le rôle international des monnaies à celui des langues. Aujourd'hui, l'anglais est la langue mondiale du commerce, de la science et d'une grande partie de la culture populaire : Tous les acteurs de la vie internationale parlent anglais, parce que tous les autres parlent anglais, tout comme tout le monde utilise le dollar parce que tous les autres utilisent le dollar. On peut toutefois imaginer que cela change ; peut-être qu'un jour, les gens qui font des choses à l'échelle mondiale devront parler mandarin à la place. (C'est en fait un peu plus facile que d'imaginer le yuan remplaçant le dollar ; j'y viendrai). Mais nous continuerons à parler anglais à la maison, tout comme les Suédois continuent à parler suédois, les Français à parler français, etc.

En fait, le français a connu l'équivalent linguistique du déclin international de la livre sterling. Il était autrefois la première langue de la diplomatie et d'une grande partie de la culture internationale. Tout cela a disparu - ce qui a, il faut le reconnaître, porté atteinte à la fierté nationale. Mais la France parle toujours français.

Toutefois, comment la transition s'opérerait-elle ? Les étrangers détiennent probablement plus de mille milliards de dollars en monnaie américaine, principalement sous la forme de billets de 100 dollars. Que se passerait-il si tous les détenteurs étrangers essayaient d'encaisser tout cet argent ?

La réponse est que la Réserve fédérale les rembourserait, en retirant la monnaie de la circulation, ce qu'elle pourrait facilement se permettre de faire en vendant une partie de ses 5 000 milliards de dollars de dette du Trésor ou 2 500 milliards de dollars de titres adossés à des créances hypothécaires. Si vous pensez que les vastes avoirs étrangers en dollars sont le seul moyen de soutenir notre monnaie, sans parler de notre économie, c'est que vous n'avez pas fait le calcul.

En résumé, il n'y a aucune raison d'être terrifié par les conséquences de la perte du statut international particulier du dollar. Cela dit, il est vraiment difficile d'imaginer que cela se produise.

Il est vrai qu'avec la montée en puissance de la Chine, il y a maintenant deux véritables superpuissances économiques. (Il y en aurait trois si la zone euro était moins fragmentée.) Il peut donc sembler plausible que le yuan puisse représenter un défi pour le dollar.

Mais le dollar a trois grands avantages. Le premier est celui de la continuité : Comme tout le monde utilise déjà des dollars, il faudrait des circonstances exceptionnelles pour les inciter à changer de monnaie. Deuxièmement, les marchés financiers américains sont ouverts : Contrairement à la Chine, nous n'imposons pas de contrôles aux personnes qui tentent de faire entrer de l'argent dans le pays ou de le faire sortir. Le troisième est l'État de droit. À moins d'être un dictateur prévoyant de commettre des crimes de guerre majeurs, vous n'avez pas à craindre que le gouvernement américain saisisse vos biens ; en Chine, vos biens peuvent être menacés si vous dites quelque chose que l'homme fort en charge n'apprécie pas.

Pourquoi, alors, tous ces commentaires paniqués sur le dollar ? J'ai étudié avec Charles Kindleberger, et l'une des choses qu'il disait à ses étudiants était que "quiconque passe trop de temps à réfléchir à la monnaie internationale a tendance à devenir fou". Le rôle mondial du dollar semble important et mystérieux, ce qui en fait un sujet naturel pour les théories du complot et les pensées catastrophistes.

En réalité, toutefois, le rôle du dollar semble assez bien assuré, à une réserve près. Je n'ai aucune idée de ce qui se passera si, comme cela ne semble que trop possible, nous nous retrouvons en défaut de paiement de la dette parce qu'une Chambre républicaine refuse de relever le plafond de la dette. Mais ce ne sera probablement pas une bonne chose. Qui fera confiance à la monnaie d'un pays qui semble avoir perdu la tête sur le plan politique ?

Mais si cela se produit, la menace qui pèse sur le statut de monnaie de réserve du dollar sera le cadet de nos soucis.

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Je ne suis pas Paul Krugman et encore moins "prix Nobel d'économie" comme lui, cependant je n'ai jamais considéré que le dollar allait perdre de son influence parce que quelques pays l'avaient décidé dans leur coin, si puissants soient-ils comme la Chine. Finalement, que mon intuition puisse concorder avec la démonstration d'un expert de renommée mondiale est quelque chose qui me rassure sur le fait que ma tête est encore bien vissée sur mes épaules.



mardi 11 avril 2023

Macron n'a rien appris de la guerre en Ukraine, dixit Francis Fukuyama

 Francis Fukuyama est célèbre pour avoir prédit, dans son best seller La Fin de l'histoire et le Dernier Homme, qu'après la chute de l'Union soviétique et la fin de la guerre froide les démocraties libérales prévaudraient sur les autocracies. Je ne peux pas dire s'il avait raison ou tort, pour l'instant on ne peut que constater que Poutine, un quasi-dictateur, n'a fait que consolider les démocraties venant en aide à l'Ukraine agressée, et qu'il trouve comme alliés uniquement d'autres dictateurs ou autocrates, avec cependant quelques rares démocraties (le Brésil par exemple) qui restent prudemment neutres par "amitié" avec la Russie...

Sur Twitter Fukuyama donne son avis sur Macron, accompagné du lien vers un article du Financial Times que je vais vous traduire à la suite :

Macron has learned nothing from the Ukraine war:

Macron n'a rien appris de la guerre en Ukraine :


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Les propos d'Emmanuel Macron sur Taïwan suscitent une réaction internationale 'source Financial Times)

Les propos d'Emmanuel Macron sur Taïwan suscitent une réaction internationale

Le président français critiqué pour avoir déclaré que l'Europe devait prendre ses distances par rapport aux tensions entre les États-Unis et la Chine au sujet de l'archipel


 and  in Paris,  in Brussels and  in Washington


Le président français Emmanuel Macron est sous le feu des critiques pour avoir déclaré que l'Europe devrait prendre ses distances avec les tensions naissantes entre les États-Unis et la Chine au sujet de Taïwan, et forger sa propre indépendance stratégique sur tous les sujets, de l'énergie à la défense.

Des diplomates et des législateurs aux États-Unis et en Europe centrale et orientale ont reproché à M. Macron sa mollesse à l'égard de Pékin et ses critiques inquiétantes à l'égard des États-Unis, d'autant plus que Washington est un fervent soutien de l'Europe face aux retombées de l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Les analystes ont trouvé ces commentaires particulièrement inopportuns alors que la Chine effectue des exercices militaires à grande échelle dans le détroit de Taïwan en réponse à la visite du président taïwanais aux États-Unis la semaine dernière.

M. Macron a donné une interview conjointe publiée dimanche par Politico et Les Echos après une visite d'État de trois jours en Chine visant en partie à convaincre le président Xi Jinping d'user de son influence auprès de son allié russe Vladimir Poutine au sujet de la guerre en Ukraine. Mais le voyage a également provoqué un malaise dans certains milieux en raison de la manière dont le président français était accompagné d'une importante délégation de chefs d'entreprise et de l'annonce d'un contrat lucratif en Chine par le constructeur d'avions français Airbus.

Interrogé sur le fait de savoir si l'accent mis par la Chine sur sa confrontation avec les États-Unis, y compris sur Taïwan, lui faisait voir l'Europe comme "une pièce d'échecs entre deux blocs", M. Macron a déclaré que l'Europe devait rester concentrée sur ses propres objectifs.

"Est-il dans notre intérêt d'accélérer sur le sujet de Taïwan ? Non. Le pire serait de penser que nous, Européens, devons devenir des suiveurs sur ce sujet et nous adapter au rythme américain et à une surréaction chinoise", a déclaré M. Macron.

Il a également mis en garde contre un "piège pour l'Europe" si elle se retrouvait "prise dans des crises qui ne sont pas les nôtres", au moment même où elle cherche à devenir plus indépendante en matière de sécurité, de défense et d'économie. En cas de conflit entre le "duopole" États-Unis-Chine, l'Europe "n'aurait ni le temps ni les moyens de construire son autonomie stratégique". Dans ce cas, a-t-il affirmé, les Européens "deviendraient des vassaux au lieu d'un troisième pôle si nous avions quelques années pour le construire".

Antoine Bondaz, spécialiste de Taïwan à la Fondation pour la recherche stratégique, un groupe de réflexion français, a déclaré qu'il était problématique que M. Macron semble laisser entendre que les États-Unis étaient autant responsables que Pékin de toute escalade concernant Taïwan. Cela avait jeté le doute sur la position de la France et les efforts de l'UE pour adopter une ligne plus dure avec Pékin.

" Nous avons un président qui quitte la Chine après une visite considérée comme plutôt complaisante, avec des exercices militaires qui commencent [autour de Taïwan], et qui à aucun moment ne montre sa distance avec la Chine et qui critique les Etats-Unis ", a déclaré M. Bondaz.

L'offensive diplomatique de M. Macron à Pékin intervient dans un contexte d'aggravation des tensions entre les États-Unis et la Chine. Sous la présidence de Joe Biden, les hommes politiques américains sont allés plus souvent à la rencontre des dirigeants taïwanais, notamment lors d'une visite historique de la présidente taïwanaise Tsai Ing-wen en Californie la semaine dernière, ce que Pékin considère comme une provocation.

Dans une vidéo publiée sur Twitter, le sénateur républicain Marco Rubio a déclaré que l'interview de M. Macron était troublante et suggérait de repenser le soutien de Washington à l'Ukraine. "Si M. Macron parle au nom de toute l'Europe et que sa position est désormais de ne pas prendre parti entre les États-Unis et la Chine au sujet de Taïwan, peut-être devrions-nous également ne pas prendre parti (...) et les laisser s'occuper de l'Ukraine", a déclaré M. Rubio.

Lundi, la Maison Blanche a minimisé la controverse, affirmant que les États-Unis avaient une "relation bilatérale formidable" avec la France.

"Les Français renforcent leur présence dans l'Indo-Pacifique", a déclaré John Kirby, porte-parole du Conseil national de sécurité. "Ils mènent des opérations navales...en ce moment même dans l'Indo-Pacifique, dans le cadre d'un effort concerté de notre part à tous... pour continuer à nous assurer que nous défendons la stabilité et la sécurité, la prospérité et un Indo-Pacifique libre et ouvert".

Deux diplomates européens de haut rang ont déclaré que les commentaires de M. Macron nuiraient à la fois à l'Europe et aux relations de l'Ukraine avec les États-Unis, et qu'il serait plus difficile pour l'UE d'adopter une position unie à l'égard de Pékin.

"Ce n'est une victoire pour personne", a déclaré l'un des diplomates. "Sauf pour Xi."

Macron a cherché à jouer un rôle dans la diplomatie complexe entre les États-Unis, la Chine et la Russie, non seulement pour la France mais aussi en tant que leader de l'UE, mais il a rebuté certains alliés, notamment en Europe de l'Est.

Dovilė Šakalienė, un législateur lituanien, a accusé Macron de "cécité géopolitique" et d'agir "à l'encontre des intérêts stratégiques de l'UE et de l'OTAN". De nombreux anciens pays communistes d'Europe de l'Est se sont identifiés à la position de Taïwan, car ils voient un parallèle entre les actions de Pékin contre l'île et la menace que représente la Russie pour les anciennes nations soviétiques.

Une source diplomatique française a défendu l'interview de Macron comme réitérant des positions de longue date sur la nécessité pour l'Europe de promouvoir sa propre autonomie stratégique et a souligné que la position de la France sur Taïwan n'avait pas changé.

"Macron et Biden se sont entretenus avant le voyage, on peut donc imaginer qu'ils ont discuté de la Chine. L'objectif de M. Macron lors de son voyage était de s'engager avec la Chine sur de nombreux sujets", a déclaré cette personne. "Forger une politique étrangère indépendante est depuis longtemps une position française depuis le général [Charles] de Gaulle et même avant."

Le président français a été sous le feu des critiques dans le passé au sujet de la Russie en disant que Moscou ne devrait pas être "humilié" dans tout accord de paix sur l'Ukraine et en insistant sur les garanties de sécurité pour Moscou dans le cadre des négociations visant à mettre fin à la guerre.


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NB : je mentionne ce billet sous le libellé Ukraine car c'est évidemment lié et que je trouve prématuré de créer un nouveau libellé Taïwan...