samedi 22 avril 2023

Le PIB à la sauce Xavier Moreau

 Vu sur le compte Stratpol de Xavier Moreau :

En parité de pouvoir d'achat, en 2022, la Russie est désormais la 5e économie mondiale. C'était l'objectif que s'était fixé Vladimir Poutine il y a 20 ans.

Mais le 14 avril il nous pondait ceci :

Sans commentaire, vraiment...?

Il était alors tout fier parce qu'on lui montrait enfin un tableau dans lequel la Russie gagnait des places sur le plan international. Mais patatras, des commentateurs lucides (dont bibi) lui ont fait remarquer que son tableau n'était pas à jour et que le dernier en date avait plutôt cette allure :

Evolution des continents : les plus grandes économies du monde au fil du temps (source Chart: Continental Shift: The World’s Biggest Economies Over Time | Statista)

Et là ça ne va plus du tout pour Moreau, car on y voit sa chère Russie se casser la figure au fil du temps. Voilà pourquoi le 17 avril il nous sortait de derrière les fagots un graphique plus à son avantage. Sauf que...

Sauf que la présentation du PIB en parité de pouvoir d'achat, qui positionne la Russie plutôt avantageusement, n'est qu'un artifice très discutable. Voici comment le site differkinome résume les concepts de PIB nominal et PIB en PPA :

La différence entre le PIB nominal et le PIB PPA est que le PIB nominal reflète les prix actuels du marché, tandis que la PPA du PIB est calculée à l'aide du concept de théorie de la parité de pouvoir d'achat. Ces deux mesures contribuent à une prise de décision efficace en ce qui concerne la croissance économique et d’autres conditions économiques qui affectent les pays.

Plus haut le PIB en PPA est défini ainsi :

Le PIB PPA désigne le PIB converti en dollars américains en utilisant les taux de parité de pouvoir d’achat et divisé par la population totale. La parité de pouvoir d'achat (PPA) est utilisée pour ajuster les différences de taux de change entre les pays.

Il s'agit donc d'un calcul dont le résultat peut (et va) varier dans le temps puisque les taux de change sont fluctuants, par exemple, au hasard, le taux du rouble :

Evolution de la parité USD/RUB sur 10 ans (source Xe)

Sur une plus courte période c'est encore plus parlant :

Evolution de la parité USD/RUB sur 2 ans (source Xe)

Bizarrement avant l'agression russe de 2014 le rouble était beaucoup plus fort que ce qu'il a été ensuite...Par ailleurs nous voyons qu'après les très fortes variations post-24 février 2022 le rouble revient progressivement à son niveau d'entre 2014-début 2022. Il est donc important de savoir à quel taux le rouble a été pris en compte dans le graphique présenté par Moreau, mais cela on ne le saura pas.

D'un autre côté la Banque mondiale nous donne la liste des pays par ordre de PIB décroissant :

PIB en USD courants (source banquemondiale)

La France est donc loin devant la Russie, surtout si l'on tient compte des populations respectives, 145 millions pour la Russie contre 65 millions pour la France, soit un rapport de 1 sur 2,2 que l'on visualise mieux avec les données du PIB par habitant de la même Banque mondiale :

  • France : 43 659
  • Russie : 12 195
Soit un rapport de 3,6 en faveur de la France.

Mais le PIB est à prendre avec des pincettes, qu'il soit nominal et encore plus en PPA. Le PIB est en effet la représentation chiffrée de la production d'un pays (pour faire simple), il inclut toutes les activités économiques et donc...la production d'armements ! Sur Wikipédia on peut juger des dépenses militaires par pays :

Liste des premiers pays du monde par dépenses militaires en 2019
(données en US $ courants - SIPRI)


Voici ce que cela donne en proportion du PIB par ordre décroissant :

Dépenses militaires par ordre décroissant en proportion du PIB


Et là la Russie se classe plutôt "honorablement" avec ses 3,9% alors que la France se traine avec seulement 1,9%, soit 2 points de pourcentage en moins, une paille ! La Russie est même devant les Etats-Unis dans ce classement alors que si l'on compare les données brutes cela donne ceci (en milliards de dollars) :

  • Russie : 65,1
  • USA : 732
Nous avons ici un rapport de 11,2 en défaveur de la Russie alors que celle-ci se pavane devant les Etats-Unis en proportion du PIB. A vous d'en tirer les conclusions qui s'imposent.

Nous avons donc une importante partie du PIB russe qui part en fumée notamment dans sa guerre d'agression contre l'Ukraine (et quelques autres pays), mais Xavier Moreau y voit les signes d'une excellente santé sur le plan économique !

Dans le billet suivant je vous montrerai, avec l'aide appréciable de Paul Krugman, que le PIB ne signifie pas forcément la bonne santé d'un pays et de ses habitants. Même les Etats-Unis font les frais de l'analyse du "prix Nobel d'économie" alors que la France s'en sort plutôt bien. Il ne parle pas de la Russie mais est-ce vraiment la peine d'enfoncer un couteau dans une plaie purulente ?

A suivre donc...


samedi 15 avril 2023

Le dollar en déclin ? Pas si vite. Par Paul Krugman

 Encore un billet que je labellise Ukraine même si cela ne parait pas évident au premier abord.

Beaucoup, parmi les pro-Russes, claironnent que c'en est fini de la suprématie du dollar, par exemple chez Xavier Moreau (pour qui la Russie devenue le vassal de la Chine est une excellente nouvelle) qui nous disait le 21 mai 2022 dans la blitzkrieg économique que l’Occident prétendait mener contre la Russie a échoué (sur un site d'extrême droite bien sûr) :

Face à la politisation du billet vert, les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) préparent leur riposte, à l’instar de la Chine qui, devant les enjeux que porte la guerre commerciale avec les Etats-Unis, se décide à accélérer sa politique de dédollarisation.

Et il ajoutait :

Aujourd’hui, Moscou apparaît comme le leader de cette initiative de dédollarisation et joue à couteaux tirés avec Washington.
Moscou, selon moi, est surtout le leader de tous les états terroristes que compte cette planète, et lui attribuer le moindre rôle dans l'affaiblissement du dollar me semble un tantinet comique.

Les pensées de Xavier Moreau ne sont rien d'autre que du wishful thinking, ou l'art de prendre ses désirs pour des réalités.

Pour remettre les pendules à l'heure et l'église au milieu du village rien de tel que retranscrire les propos de Paul Krugman dans sa dernière lettre intitulée Is the U.S. Dollar Really in Danger? Voici sa traduction.

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La folie monétaire internationale frappe à nouveau

14 avril 2023

Illustration de Sam Whitney/The New York Times ; images de Maudib et bigjom/Getty Images


Chroniqueur d'opinion


Le dollar est sur le point de devenir du "papier toilette", affirme Robert Kyosaki, auteur de "Rich Dad, Poor Dad". L'investisseur et commentateur économique Peter Schiff a quant à lui déclaré : "Débarrassez-vous de vos dollars américains maintenant". Ils ne sont pas les seuls : Ces derniers temps, je reçois beaucoup de choses de ce genre dans ma messagerie électronique.

Certains de ces propos sont tenus par des "weimaristes", des personnes qui prédisent toujours l'hyperinflation. M. Schiff, par exemple, a insisté en 2009 sur le fait que les politiques de l'administration Obama allaient provoquer une inflation galopante. (Pour mémoire, ce n'est pas le cas.) Pourtant, comme il est indiqué sur les prospectus d'investissement, les performances passées ne garantissent pas les résultats futurs : Les personnes qui se sont toujours trompées dans le passé pourraient avoir raison à l'avenir.

Et les weimaristes d'aujourd'hui ont un nouvel argument. Récemment, un certain nombre de pays, alarmés ou peut-être simplement agacés par ce qu'ils perçoivent comme une militarisation du dollar contre Vladimir Poutine, sont allés prendre des mesures au moins symboliques pour réduire le rôle du dollar dans l'économie mondiale. Par exemple, la Chine a demandé aux producteurs de pétrole d'accepter des paiements en yuans plutôt qu'en dollars.

Cela est allé jusqu'à pousser des commentateurs relativement sobres, comme Fareed Zakaria, à mettre en garde contre le risque de voir le dollar perdre son statut de monnaie de réserve mondiale. Et la perte de ce statut, comme beaucoup l'imaginent, serait une catastrophe économique pour les États-Unis.

Laissons de côté pour l'instant la question de savoir si la domination du dollar est réellement menacée (réponse courte : non, mais j'y reviendrai). Demandons-nous plutôt si la perte du statut de monnaie de réserve serait vraiment un désastre.

Permettez-moi donc de commencer par ce qui devrait être une évidence : La plupart des monnaies du monde ne sont pas largement utilisées en dehors de leur pays d'émission. Pourtant, nombre de ces monnaies non internationales se portent très bien chez elles, continuant à remplir les rôles traditionnels de la monnaie : moyen d'échange, réserve de valeur, unité de compte.

Par exemple, le dollar canadien, le dollar australien, le dollar néo-zélandais et la couronne suédoise n'ont jamais été des monnaies de réserve. Il y a quelques décennies, les autorités japonaises avaient l'ambition de faire du yen une monnaie mondiale, mais cela n'a jamais abouti. Pourtant, les Australiens, les Suédois et les Japonais continuent de traiter leurs affaires domestiques dans leur propre monnaie, sans qu'aucune hyperinflation ne soit en vue.

La livre sterling est un exemple encore plus intéressant, car il fut un temps où elle était une monnaie internationale, aussi dominante que le dollar l'est devenu par la suite. Lorsque Phileas Fogg est parti faire le "Tour du monde en quatre-vingts jours", il a voyagé avec un paquet de livres sterling, car il savait que la monnaie britannique serait acceptée partout.

Mais le rôle international de la livre a rapidement décliné après la Seconde Guerre mondiale et a pratiquement disparu en 1970. Voici un graphique de Barry Eichengreen, Livia Chitu et Arnaud Mehl :

Le déclin mondial de la livre...Revue économique du FMI


C'est ce qu'on appelle l'effondrement d'une monnaie de réserve. Curieusement, l'économie britannique fonctionne toujours en livres sterling. La disparition de la livre sterling en tant que monnaie internationale n'a même pas empêché Londres de renforcer son rôle de centre financier mondial.

Le grand économiste et historien Charles Kindleberger a écrit un jour un essai éclairant comparant le rôle international des monnaies à celui des langues. Aujourd'hui, l'anglais est la langue mondiale du commerce, de la science et d'une grande partie de la culture populaire : Tous les acteurs de la vie internationale parlent anglais, parce que tous les autres parlent anglais, tout comme tout le monde utilise le dollar parce que tous les autres utilisent le dollar. On peut toutefois imaginer que cela change ; peut-être qu'un jour, les gens qui font des choses à l'échelle mondiale devront parler mandarin à la place. (C'est en fait un peu plus facile que d'imaginer le yuan remplaçant le dollar ; j'y viendrai). Mais nous continuerons à parler anglais à la maison, tout comme les Suédois continuent à parler suédois, les Français à parler français, etc.

En fait, le français a connu l'équivalent linguistique du déclin international de la livre sterling. Il était autrefois la première langue de la diplomatie et d'une grande partie de la culture internationale. Tout cela a disparu - ce qui a, il faut le reconnaître, porté atteinte à la fierté nationale. Mais la France parle toujours français.

Toutefois, comment la transition s'opérerait-elle ? Les étrangers détiennent probablement plus de mille milliards de dollars en monnaie américaine, principalement sous la forme de billets de 100 dollars. Que se passerait-il si tous les détenteurs étrangers essayaient d'encaisser tout cet argent ?

La réponse est que la Réserve fédérale les rembourserait, en retirant la monnaie de la circulation, ce qu'elle pourrait facilement se permettre de faire en vendant une partie de ses 5 000 milliards de dollars de dette du Trésor ou 2 500 milliards de dollars de titres adossés à des créances hypothécaires. Si vous pensez que les vastes avoirs étrangers en dollars sont le seul moyen de soutenir notre monnaie, sans parler de notre économie, c'est que vous n'avez pas fait le calcul.

En résumé, il n'y a aucune raison d'être terrifié par les conséquences de la perte du statut international particulier du dollar. Cela dit, il est vraiment difficile d'imaginer que cela se produise.

Il est vrai qu'avec la montée en puissance de la Chine, il y a maintenant deux véritables superpuissances économiques. (Il y en aurait trois si la zone euro était moins fragmentée.) Il peut donc sembler plausible que le yuan puisse représenter un défi pour le dollar.

Mais le dollar a trois grands avantages. Le premier est celui de la continuité : Comme tout le monde utilise déjà des dollars, il faudrait des circonstances exceptionnelles pour les inciter à changer de monnaie. Deuxièmement, les marchés financiers américains sont ouverts : Contrairement à la Chine, nous n'imposons pas de contrôles aux personnes qui tentent de faire entrer de l'argent dans le pays ou de le faire sortir. Le troisième est l'État de droit. À moins d'être un dictateur prévoyant de commettre des crimes de guerre majeurs, vous n'avez pas à craindre que le gouvernement américain saisisse vos biens ; en Chine, vos biens peuvent être menacés si vous dites quelque chose que l'homme fort en charge n'apprécie pas.

Pourquoi, alors, tous ces commentaires paniqués sur le dollar ? J'ai étudié avec Charles Kindleberger, et l'une des choses qu'il disait à ses étudiants était que "quiconque passe trop de temps à réfléchir à la monnaie internationale a tendance à devenir fou". Le rôle mondial du dollar semble important et mystérieux, ce qui en fait un sujet naturel pour les théories du complot et les pensées catastrophistes.

En réalité, toutefois, le rôle du dollar semble assez bien assuré, à une réserve près. Je n'ai aucune idée de ce qui se passera si, comme cela ne semble que trop possible, nous nous retrouvons en défaut de paiement de la dette parce qu'une Chambre républicaine refuse de relever le plafond de la dette. Mais ce ne sera probablement pas une bonne chose. Qui fera confiance à la monnaie d'un pays qui semble avoir perdu la tête sur le plan politique ?

Mais si cela se produit, la menace qui pèse sur le statut de monnaie de réserve du dollar sera le cadet de nos soucis.

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Je ne suis pas Paul Krugman et encore moins "prix Nobel d'économie" comme lui, cependant je n'ai jamais considéré que le dollar allait perdre de son influence parce que quelques pays l'avaient décidé dans leur coin, si puissants soient-ils comme la Chine. Finalement, que mon intuition puisse concorder avec la démonstration d'un expert de renommée mondiale est quelque chose qui me rassure sur le fait que ma tête est encore bien vissée sur mes épaules.



mardi 11 avril 2023

Macron n'a rien appris de la guerre en Ukraine, dixit Francis Fukuyama

 Francis Fukuyama est célèbre pour avoir prédit, dans son best seller La Fin de l'histoire et le Dernier Homme, qu'après la chute de l'Union soviétique et la fin de la guerre froide les démocraties libérales prévaudraient sur les autocracies. Je ne peux pas dire s'il avait raison ou tort, pour l'instant on ne peut que constater que Poutine, un quasi-dictateur, n'a fait que consolider les démocraties venant en aide à l'Ukraine agressée, et qu'il trouve comme alliés uniquement d'autres dictateurs ou autocrates, avec cependant quelques rares démocraties (le Brésil par exemple) qui restent prudemment neutres par "amitié" avec la Russie...

Sur Twitter Fukuyama donne son avis sur Macron, accompagné du lien vers un article du Financial Times que je vais vous traduire à la suite :

Macron has learned nothing from the Ukraine war:

Macron n'a rien appris de la guerre en Ukraine :


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Les propos d'Emmanuel Macron sur Taïwan suscitent une réaction internationale 'source Financial Times)

Les propos d'Emmanuel Macron sur Taïwan suscitent une réaction internationale

Le président français critiqué pour avoir déclaré que l'Europe devait prendre ses distances par rapport aux tensions entre les États-Unis et la Chine au sujet de l'archipel


 and  in Paris,  in Brussels and  in Washington


Le président français Emmanuel Macron est sous le feu des critiques pour avoir déclaré que l'Europe devrait prendre ses distances avec les tensions naissantes entre les États-Unis et la Chine au sujet de Taïwan, et forger sa propre indépendance stratégique sur tous les sujets, de l'énergie à la défense.

Des diplomates et des législateurs aux États-Unis et en Europe centrale et orientale ont reproché à M. Macron sa mollesse à l'égard de Pékin et ses critiques inquiétantes à l'égard des États-Unis, d'autant plus que Washington est un fervent soutien de l'Europe face aux retombées de l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Les analystes ont trouvé ces commentaires particulièrement inopportuns alors que la Chine effectue des exercices militaires à grande échelle dans le détroit de Taïwan en réponse à la visite du président taïwanais aux États-Unis la semaine dernière.

M. Macron a donné une interview conjointe publiée dimanche par Politico et Les Echos après une visite d'État de trois jours en Chine visant en partie à convaincre le président Xi Jinping d'user de son influence auprès de son allié russe Vladimir Poutine au sujet de la guerre en Ukraine. Mais le voyage a également provoqué un malaise dans certains milieux en raison de la manière dont le président français était accompagné d'une importante délégation de chefs d'entreprise et de l'annonce d'un contrat lucratif en Chine par le constructeur d'avions français Airbus.

Interrogé sur le fait de savoir si l'accent mis par la Chine sur sa confrontation avec les États-Unis, y compris sur Taïwan, lui faisait voir l'Europe comme "une pièce d'échecs entre deux blocs", M. Macron a déclaré que l'Europe devait rester concentrée sur ses propres objectifs.

"Est-il dans notre intérêt d'accélérer sur le sujet de Taïwan ? Non. Le pire serait de penser que nous, Européens, devons devenir des suiveurs sur ce sujet et nous adapter au rythme américain et à une surréaction chinoise", a déclaré M. Macron.

Il a également mis en garde contre un "piège pour l'Europe" si elle se retrouvait "prise dans des crises qui ne sont pas les nôtres", au moment même où elle cherche à devenir plus indépendante en matière de sécurité, de défense et d'économie. En cas de conflit entre le "duopole" États-Unis-Chine, l'Europe "n'aurait ni le temps ni les moyens de construire son autonomie stratégique". Dans ce cas, a-t-il affirmé, les Européens "deviendraient des vassaux au lieu d'un troisième pôle si nous avions quelques années pour le construire".

Antoine Bondaz, spécialiste de Taïwan à la Fondation pour la recherche stratégique, un groupe de réflexion français, a déclaré qu'il était problématique que M. Macron semble laisser entendre que les États-Unis étaient autant responsables que Pékin de toute escalade concernant Taïwan. Cela avait jeté le doute sur la position de la France et les efforts de l'UE pour adopter une ligne plus dure avec Pékin.

" Nous avons un président qui quitte la Chine après une visite considérée comme plutôt complaisante, avec des exercices militaires qui commencent [autour de Taïwan], et qui à aucun moment ne montre sa distance avec la Chine et qui critique les Etats-Unis ", a déclaré M. Bondaz.

L'offensive diplomatique de M. Macron à Pékin intervient dans un contexte d'aggravation des tensions entre les États-Unis et la Chine. Sous la présidence de Joe Biden, les hommes politiques américains sont allés plus souvent à la rencontre des dirigeants taïwanais, notamment lors d'une visite historique de la présidente taïwanaise Tsai Ing-wen en Californie la semaine dernière, ce que Pékin considère comme une provocation.

Dans une vidéo publiée sur Twitter, le sénateur républicain Marco Rubio a déclaré que l'interview de M. Macron était troublante et suggérait de repenser le soutien de Washington à l'Ukraine. "Si M. Macron parle au nom de toute l'Europe et que sa position est désormais de ne pas prendre parti entre les États-Unis et la Chine au sujet de Taïwan, peut-être devrions-nous également ne pas prendre parti (...) et les laisser s'occuper de l'Ukraine", a déclaré M. Rubio.

Lundi, la Maison Blanche a minimisé la controverse, affirmant que les États-Unis avaient une "relation bilatérale formidable" avec la France.

"Les Français renforcent leur présence dans l'Indo-Pacifique", a déclaré John Kirby, porte-parole du Conseil national de sécurité. "Ils mènent des opérations navales...en ce moment même dans l'Indo-Pacifique, dans le cadre d'un effort concerté de notre part à tous... pour continuer à nous assurer que nous défendons la stabilité et la sécurité, la prospérité et un Indo-Pacifique libre et ouvert".

Deux diplomates européens de haut rang ont déclaré que les commentaires de M. Macron nuiraient à la fois à l'Europe et aux relations de l'Ukraine avec les États-Unis, et qu'il serait plus difficile pour l'UE d'adopter une position unie à l'égard de Pékin.

"Ce n'est une victoire pour personne", a déclaré l'un des diplomates. "Sauf pour Xi."

Macron a cherché à jouer un rôle dans la diplomatie complexe entre les États-Unis, la Chine et la Russie, non seulement pour la France mais aussi en tant que leader de l'UE, mais il a rebuté certains alliés, notamment en Europe de l'Est.

Dovilė Šakalienė, un législateur lituanien, a accusé Macron de "cécité géopolitique" et d'agir "à l'encontre des intérêts stratégiques de l'UE et de l'OTAN". De nombreux anciens pays communistes d'Europe de l'Est se sont identifiés à la position de Taïwan, car ils voient un parallèle entre les actions de Pékin contre l'île et la menace que représente la Russie pour les anciennes nations soviétiques.

Une source diplomatique française a défendu l'interview de Macron comme réitérant des positions de longue date sur la nécessité pour l'Europe de promouvoir sa propre autonomie stratégique et a souligné que la position de la France sur Taïwan n'avait pas changé.

"Macron et Biden se sont entretenus avant le voyage, on peut donc imaginer qu'ils ont discuté de la Chine. L'objectif de M. Macron lors de son voyage était de s'engager avec la Chine sur de nombreux sujets", a déclaré cette personne. "Forger une politique étrangère indépendante est depuis longtemps une position française depuis le général [Charles] de Gaulle et même avant."

Le président français a été sous le feu des critiques dans le passé au sujet de la Russie en disant que Moscou ne devrait pas être "humilié" dans tout accord de paix sur l'Ukraine et en insistant sur les garanties de sécurité pour Moscou dans le cadre des négociations visant à mettre fin à la guerre.


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NB : je mentionne ce billet sous le libellé Ukraine car c'est évidemment lié et que je trouve prématuré de créer un nouveau libellé Taïwan...


lundi 10 avril 2023

Comment commettre avec la Chine les mêmes erreurs qu'avec la Russie en une leçon avec Macron

 Notre estimé président semble ne pas comprendre les véritables enjeux de la planète. Après avoir tenté naïvement de discuter avec Poutine et avoir demandé à la communauté internationale de ne pas humilier la Russie, le voici qui va se prosterner devant l'autre "grand" dictateur de ce monde pour signer quelques contrats et faire de grandes phrases vides de sens.

Je vous livre ci-après la traduction d'un article du Spectator intitulé Macron has made a fool of himself in China. Bonne lecture.


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Macron est allé se ridiculiser en Chine

Par Ian Williams le 7 avril 2023

Ian Williams est un ancien correspondant à l'étranger pour Channel 4 News et NBC, et l'auteur de The Fire of the Dragon : China's New Cold War (Birlinn).

(photo: Getty)

Au moins, à Pékin, aucune table de six mètres de long ne séparait Emmanuel Macron de Xi Jinping. Mais leur rencontre a été à peu près aussi stérile que la discussion socialement distante du président français avec le "meilleur ami" de Xi, Vladimir Poutine, à Moscou l'année dernière, peu avant que le dirigeant russe n'envoie ses chars en Ukraine.

La visite de Macron en Chine avait quelque chose de très rétro. Elle a donné lieu à une scène presque séculaire, lorsque les plénipotentiaires étrangers se rendaient dans l'Empire du Milieu en apportant des cadeaux et en cherchant à obtenir les faveurs de l'empereur. C'était aussi un retour à l'époque plus récente où il était encore possible de parler de réforme en Chine en gardant la tête haute.

La Chine de Xi est désormais un endroit sombre et répressif. Son agressivité internationale croissante, sa coercition économique et son soutien à Poutine ont provoqué la consternation d'une grande partie du monde occidental, les obligeant à réévaluer leurs relations avec Pékin. Pourtant, à en juger par les trois jours passés en Chine, Macron ne semble pas avoir pris la mesure de la situation.

Le président français a déclaré vouloir "relancer un partenariat stratégique et global avec la Chine" et a parlé de "responsabilité partagée pour la paix et la stabilité internationale". Il a rejeté une politique de découplage économique avec la Chine, négligeant le fait qu'il s'agit d'une politique de longue date de Pékin, et non d'un projet concocté à Washington. "Je ne crois pas et ne veux pas croire à ce scénario", a-t-il déclaré.

M. Macron était accompagné d'une cinquantaine de chefs d'entreprise, de cinéastes et de musiciens. Parmi les cadeaux qu'il a apportés à son homologue chinois figurent les clichés d'un photographe français sur la Chine du milieu du XXe siècle et un vase en porcelaine bleue de Sèvres décoré de poissons dorés.

La raison principale de cette visite était censée inciter Xi à faire pression sur la Russie pour qu'elle mette fin à la guerre en Ukraine. "Je sais que je peux compter sur vous pour ramener la Russie à la raison et amener tout le monde à la table des négociations", a-t-il déclaré au président chinois lors de ce qui a été présenté comme une conférence de presse conjointe (une présentation pas très exacte puisqu'aucune question n'a été autorisée).

Xi, qui n'a pas condamné l'agression de la Russie et qui est allé dans le sens des justifications de Poutine, a exprimé des platitudes familières. "La Chine est prête à lancer un appel conjoint avec la France à la communauté internationale pour qu'elle reste rationnelle et calme", c'est à peu près le mieux qu'il ait pu faire dans des remarques soigneusement scénarisées. M. Macron, qui a parfois improvisé, a parlé deux fois plus longtemps que son hôte, ce qui a été perçu comme une violation du protocole. Xi semblait impatient, poussant plusieurs soupirs profonds, et la fin de la conférence de presse n'a pas été assez rapide pour lui.

Cela dit, Xi aime être courtisé en tant que pacificateur potentiel, même si c'est totalement absurde. La priorité de Xi est Xi, et la guerre en Ukraine lui convient parfaitement en ce moment. Elle lie ses adversaires occidentaux, détournant leur attention de l'Indo-Pacifique, et lui procure d'importants avantages économiques en termes d'hydrocarbures bon marché en provenance de Russie. Elle consolide également le rôle de la Chine en tant que partenaire principal de Poutine. Xi finance effectivement l'agression de Poutine en augmentant massivement les échanges commerciaux, qui comprennent des produits à double usage (qui peuvent être utilisés à des fins civiles et militaires) tels que des puces et des drones grand public. S'il a évité de franchir les lignes rouges occidentales en fournissant ouvertement des armes et des munitions, il a tout de même été à l'encontre de celles-ci.

La soi-disant place de la paix de Pékin n'est pas une réalité. Il s'agit d'une collection de platitudes vides et contradictoires, et le cessez-le-feu qu'il préconise récompenserait l'agression russe. Xi et Poutine se ressemblent trop, partageant une vision du monde fondée sur la construction d'un nouvel ordre sûr pour les autocrates et la restauration des notions mythiques de la grandeur impériale, étayée par les griefs et le statut de victime. Xi n'a peut-être jamais été aussi proche d'exprimer ses véritables sentiments que lors de remarques sans fard à Moscou, alors qu'il faisait ses adieux à Poutine à l'issue de leur sommet du mois dernier. "Nous assistons à un changement qui ne s'est pas produit depuis 100 ans et nous conduisons ce changement ensemble", a-t-il déclaré.

L'objectif immédiat de M. Xi est de tenter d'éloigner l'Europe de l'Amérique, et il considère M. Macron comme un outil utile à cette fin. "La Chine considère toujours l'Europe comme un pôle indépendant dans un monde multipolaire et soutient ses efforts pour parvenir à l'autonomie stratégique", a-t-il déclaré lors de leur conférence de presse.

Il est plus difficile de savoir ce que la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a fait de la prestation de M. Macron. Elle était également à Pékin, ayant accepté une invitation de dernière minute de Macron à le rejoindre. Elle a rencontré Xi avec le président français et sans lui, mais son accueil a été beaucoup plus froid. Elle a eu un itinéraire limité et n'a pas été invitée au banquet de Macron. Elle a adopté une ligne de plus en plus dure, exhortant récemment l'Europe à "se libérer du risque" de sa trop grande dépendance à l'égard de la Chine, ce pour quoi les médias d'État chinois l'ont attaquée en la qualifiant de "marionnette américaine".

Elle a déclaré que Pékin "allait avoir la grande responsabilité d'user de son influence dans une amitié qui s'est construite sur des décennies avec la Russie" et a mis en garde contre la fourniture d'armes. Et elle a ajouté que Xi avait réitéré sa volonté de parler au président ukrainien Zelensky "quand le moment sera venu". Malheureusement, le moment ne semble jamais venu. Ils ne se sont pas parlé depuis le début de la guerre, malgré le désir de Zelensky de le faire, et l'absurdité totale de Xi se posant en médiateur tout en évitant de parler à la victime du conflit semble échapper aux dirigeants européens crédules.

Bien entendu, la visite de Macron en Chine était également une opération visant à renforcer ses compétences en tant qu'homme d'État international à un moment où son pays est en proie à des difficultés. Un conseiller anonyme de l'Élysée a quelque peu dévoilé le jeu lors d'un briefing juste avant la visite, en se vantant : "On peut compter sur les doigts d'une main le nombre de dirigeants mondiaux qui pourraient avoir une discussion approfondie avec Xi." C'est en quelque sorte une prestation ridicule, mais aussi dangereuse, car se plier aux prétentions absurdes de Xi en tant que médiateur ne peut que renforcer la position du dirigeant chinois.

Parmi les accompagnateurs de M. Macron figurait le musicien Jean-Michel Jarre, qui se targue d'avoir été le premier Occidental à se produire en République populaire de Chine, lors d'un concert donné en 1981. Jarre vient d'achever un projet épique intitulé Oxymore, un jeu de mots sur Oxymoron, une figure de style où l'on associe des termes opposés ou contradictoires. On pourrait aussi qualifier d'une façon moins charitable la démarche de foutoir. Il ne pouvait y avoir de thème plus approprié pour les trois jours de gesticulation de Macron en Chine.


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Ce que cette visite à deux en Chine a en fait révélé c'est que le véritable chef d'Etat de stature internationale est...Ursula von der Leyen !


samedi 1 avril 2023

Xavier Moreau l'oracle de Moscou

 Ceux qui me suivent depuis longtemps (oui vous les trois au fond de la salle) savent que je consacre mes billets du 1er avril à des événements de première importance. Pour qui en douterait voici le récapitulatif qui parle de lui-même :

Les lecteurs attentifs et perspicaces (je sais qu'il y en a, mais ils restent discrets par peur du FSB) auront remarqué que le 1er avril 2017 est absent de cette liste, c'est normal, ce jour-là j'avais aquaponey et donc autre chose de bien plus crucial à faire que de rester devant mon ordinateur à tenter d'informer le monde libre de ce qu'on lui cache honteusement.

Aujourd'hui je vais vous révéler une information de première main qui me vient tout droit de l'inestimable Xavier Moreau, celui que l'on surnomme le chaudron du Donbass ou le porte-voix du Kremlin. Dans une vidéo tenue secrète afin de ne pas éveiller le moindre soupçon de collusion avec un régime qui assassine ses voisins en clamant que c'est lui qui est agressé, Xavier Moreau nous livre ce qui n'est rien d'autre qu'un scoop retentissant :

Les exportations russes de diesel atteignent un niveau record malgré les sanctions de l'UE

Et pour ajouter la parole à l'écrit voici le verbatim made in Moreau :

On démarre tout de suite par des nouvelles économiques. Tout d'abord Bloomberg comme d'habitude qui nous informe que les exportations de diesel russe battent des records.

Et Moreau a parfaitement raison, les livraisons de diesel par la Russie ont effectivement battu un record en mars comme nous le confirme le site EnergiesNet :

Russia’s diesel exports are on course to hit a record this month despite European Union sanctions depriving the country of its biggest market.

Les exportations de diesel de la Russie sont en passe d'atteindre un record ce mois-ci, malgré les sanctions de l'Union européenne qui privent le pays de son plus grand marché.

Mais il y a un petit souci, ou plutôt deux ou trois petits soucis que Xavier Moreau, en optimiste invertébré qu'il est, se gardera bien de révéler à son public afin de ne pas lui saper un moral déjà au ras des pâquerettes. Voici ce que le même site nous explique :

Moscow is so far shrugging off concern that the bloc’s recent import ban would force it to reduce exports amid a lack of alternative buyers. Instead, Turkey, Morocco and other nations have stepped up purchases — though some cargoes from Russia are also being held in floating storage.
Jusqu'à présent, Moscou ne s'inquiète pas du fait que la récente interdiction d'importation imposée par l'Union européenne l'obligerait à réduire ses exportations en raison de l'absence d'autres acheteurs. Au lieu de cela, la Turquie, le Maroc et d'autres pays sont allés augmenter leurs achats, bien que certaines cargaisons en provenance de Russie soient également stockées dans des entrepôts flottants.
Donc Moscou a remplacé les juteux contrats qu'il avait notamment avec l'UE par d'autres bien plus substantiels avec des pays d'importance comme la Turquie ou le Maroc, sans compter quelques plateformes flottant sur les flots (oui je sais c'est pléonastique) dans l'attente du bon vouloir d'un client occasionnel. Et le site nous fournit la preuve irréfutable que tout va bien pour la Russie :

Augmentation des flux de gazole russe

Tout le monde aura noté la fantastique montée en flèche des exportations de diesel russe pour ce mois de mars, atteignant un pic à 1,5 millions de barils journaliers, une superbe performance, sauf que...

Sauf que voici ce qu'ajoute le site :
“Russia’s refinery runs remained high so far in March, which allowed robust diesel output,” said Mikhail Turukalov, an independent US-based oil-products analyst. “Domestic producers seem quite confident they can sell their volumes to foreign buyers — the discounts they offer are deep enough and there are new markets for the fuel.”
"La production des raffineries russes est restée élevée jusqu'à présent en mars, ce qui a permis une production robuste de diesel", a déclaré Mikhail Turukalov, un analyste indépendant des produits pétroliers basé aux États-Unis. "Les producteurs nationaux semblent assez confiants dans leur capacité à vendre leurs volumes aux acheteurs étrangers - les remises qu'ils offrent sont suffisamment importantes et il existe de nouveaux marchés pour ce carburant.
Le mot important ici, pour ceux qui l'auraient négligé, est « remises » (discounts en bon anglais), ce qui signifie que les acheteurs de ce diesel russe vont le payer...à un prix plutôt avantageux ! Mais ce n'est pas tout, le feu de paille du mois de mars ne va pas durer aussi longtemps que les impôts :
Yet the boom in shipments may not last. Loading plans for key Russian ports show a drop in April versus March schedules.
Cependant, l'essor des expéditions pourrait ne pas durer. Les plans de chargement des principaux ports russes indiquent une baisse en avril par rapport aux programmes de mars.
Et pour remuer le couteau empoisonné dans la plaie purulente de l'Etat russe :

Remise sur le diesel russe. Le diesel d'origine russe est moins cher.


Pour résumer : 
  • La Russie a exporté temporairement en mars davantage de diesel que d'habitude ;
  • Ce diesel russe est bradé avec d'importantes remises qui bénéficient surtout aux intermédiaires et n'impactent que très peu les anciens pays importateurs directs de diesel russe ;
  • La Russie voit donc ses marges se réduire comme peau de chagrin.

Xavier Moreau mérite pour tout cela nos éloges les plus sincères, même si le prix Nobel d'economie attendra encore quelque temps.