dimanche 16 octobre 2022

Bo(u)zo(u) le clown

 Il y a de nombreux soi-disant experts qui s'expriment sur les chaines de télévision, je ne vais pas tous les lister, autrement j'y passerais le reste de la semaine, mais force est de constater que quand on n'est pas soi-même spécialiste sur un sujet donné on est quand même bien obligé de leur faire confiance, dans une certaine mesure bien sûr.

Mais quand on connait bien un domaine et qu'un de ces « experts » raconte manifestement n'importe quoi là ça pique un peu les yeux et/ou les oreilles.

Il se trouve que Nicolas Bouzou participait vendredi à l'émission 24h Pujadas sur LCI et qu'il a montré à l'occasion que ses connaissances en comptabilité étaient plus que modestes, ce qui la fout mal quand on se prétend économiste et qu'on ne sait pas comment fonctionne un compte de résultat (on disait un compte de pertes et profits jusqu'en 1984 quand le « nouveau plan comptable » est entré en vigueur)

Nicolas Bouzou en représentation (pour le compte du grand patronat) sur LCI.

Le passage intéressant est le suivant :

A partir de 2:58 : Alors on pourrait dire oui les dividendes augmentent en France, ce qui est vrai, les entreprises elles versent de plus en plus de dividendes mais les dividendes ils viennent pas en concurrence des salaires, les dividendes c'est une part des profits, vous avez les profits et les salaires et une fois que vous avez cette distribution à l'intérieur des profits il y a des dividendes donc les dividendes viennent pas en concurrence des salaires, ils viennent en concurrence beh des profits qui restent dans l'entreprise.

Il y a dans ce qu'il raconte à la fois des choses justes et du grand n'importe quoi mélangé dans une sauce indigeste qui reste sur l'estomac. Et dire que ce gars est « directeur d'études et enseignant au sein du Master 2 et Master of Business Administration droit des affaires et management-gestion de l'école de droit et de management à l'université Paris-Panthéon-Assas » selon sa fiche Wikipédia !

Evidemment, au cas où vous auriez des doutes, les salaires et les dividendes sont bien en concurrence les uns avec les autres, et c'est très facile de le démontrer.

Petite parenthèse avant de passer aux explications (j'aime faire durer le suspense) Bouzou admet (comment pourrait-il le nier ?) que les sociétés en France versent de plus en plus de dividendes alors que les salaires ont plutôt tendance à stagner, et sa « démonstration » tient en peu de choses, à savoir que les dividendes n'y sont pour rien (puisqu'ils ne concurrencent pas les salaires, vous suivez ?) mais que, je le cite, « la faiblesse de nos salaires vient de la faiblesse de nos performances économiques » !

On admirera le sophisme qui consiste à dire que la faiblesse de nos performances économiques empêche nos salaires de monter mais n'a aucune influence sur les dividendes qui peuvent augmenter sans aucun souci ; autrement dit les actionnaires peuvent continuer à se gaver malgré nos performances économiques médiocres mais les salariés n'ont pas d'autre solution que de se serrer la ceinture...

Et je précise que je ne suis pas marxiste-léniniste et que j'ai un faible pour l'économie de marché régulée intelligemment (si c'est possible) par les pouvoirs publics.

Venons-en aux explications que vous attendez tous. Ne vous inquiétez pas ce ne sera ni long ni compliqué.

Les dividendes, comme le dit Bouzou, sont prélevés sur les profits générés par les entreprises (celles dont le capital est composé d'actions), et ils sont partie-prenante du partage de leur valeur ajoutée ; à ce sujet voici un graphique permettant de visualiser en quoi consiste cette valeur ajoutée :

Source Cours fsjes



On voit déjà avec ce schéma que les salaires sont bien en concurrence avec les dividendes (i.e. les profits distribués) puisqu'à valeur ajoutée identique si les salaires augmentent il faut bien que ça baisse ailleurs, et ce ne peuvent être que les dividendes ou les réserves (i.e. l'épargne) qui vont en faire les frais ; inversement si la masse salariale diminue cela se fera au profit (sic) des dividendes et des réserves, en tenant compte du fait que les impôts seront également impactés ; en effet, si les charges baissent le résultat augmente mécaniquement et la base taxable est en principe plus importante.

Prenons les choses dans l'ordre : le résultat (bénéfice ou perte) d'une entreprise est la différence entre ses produits et ses charges, et il se trouve que ses charges comprennent...roulement de tambour...la masse salariale, c'est-à-dire les salaires et toutes les charges qui y sont afférentes (pour faire simple, les cotisations sociales)

Le bénéfice sur lequel d'éventuels dividendes seront prélevés (ce n'est pas une obligation, l'entreprise peut décider de tout affecter en réserves) sera d'autant plus important que soit les produits (principalement les ventes) seront élevés, soit les charges seront faibles, pas besoin d'être comptable pour comprendre cela.

Or comme les salaires font partie des charges de l'entreprise amenant à la constitution d'un bénéfice sur lequel des dividendes pourront être prélevés, nul besoin de sortir de Saint-Cyr pour piger que des salaires bas entrainent un résultat plus élevé que s'ils étaient plus importants, monsieur de la Palice n'aurait pas dit mieux.

On comprend d'ailleurs pourquoi les dirigeants s'échinent à faire baisser la masse salariale par exemple en externalisant tout ce qui peut être transféré vers des sociétés de services, de cette façon on diminue la valeur ajoutée sans trop toucher au résultat final, tout cela bien entendu au « bénéfice » des actionnaires qui pourront donc toucher des dividendes plus élevés. Pour ceux qui se demanderaient pourquoi la valeur ajoutée diminuerait sans que le résultat final soit impacté il faut comprendre qu'il s'agit d'un système de vases communicants : ce qui ne figure plus dans les salaires se retrouve dans les « consommations externes » qui ne font pas partie de la valeur ajoutée, mais qui permettent toutefois de calculer celle-ci ; en effet, la valeur ajoutée peut être calculée de deux manières : la première est déductive, la seconde est cumulative :

  1. Méthode déductive : c'est la différence entre d'une part la production de l'entreprise (pour faire simple ses ventes) et d'autre part toutes ses consommations en provenance de tiers (les achats de biens et de services auprès d'autres entreprises)
  2. Méthode cumulative : c'est la somme des salaires et charges sur salaires payées à des organismes sociaux, des impôts et taxes payés à l'Etat et aux collectivité locales, des intérêts versés aux établissements bancaires et de financement, et enfin de ce qui revient aux propriétaires de l'entreprise, soit sous la forme de réserves (qui augmentent la situation nette de l'entreprise donc en principe sa valeur), soit, vous ne l'auriez pas deviné si je ne vous l'avais pas dit, sous la forme...de dividendes !
Nicolas Bouzou n'a donc pas compris ces principes élémentaires de comptabilité, et dans ce cas il n'est pas un économiste sérieux, ou alors il les connait parfaitement mais tourne les choses de manière vicieuse et dans ce cas...il n'est pas un économiste en qui on peut faire confiance !

Cela-dit Nicolas Bouzou est comme une montre arrêtée qui donne l'heure exacte deux fois par jour, parfois il doit probablement dire des trucs intéressants et justes, le seul problème c'est de savoir quand.


mercredi 12 octobre 2022

Un prix Nobel pour l'économie de la panique, par Paul Krugman

 Avant-hier j'évoquais dans La poule et l'oeuf le prix Nobel d'économie qui venait juste d'être décerné à trois économistes, dont Ben Bernanke, celui qui est le plus connu.

Aujourd'hui c'est au tour de Paul Krugman, lui-même prix Nobel d'économie (en 2008), de donner son opinion dans un billet paru dans le New York Times, intitulé A Nobel Prize for the Economics of Panic.

Etrangement (en fait non) Krugman lui non plus n'évoque à aucun moment une quelconque crise énergétique ayant pu entrainer les crises financières que le monde a eu à connaitre dans le passé. C'est quand même bizarre tous ces prix Nobel d'économie qui ignorent ce que Jancovici et quelques autres ont compris alors que leurs connaissances en économie restent encore à démontrer...

Je vous livre ci-après la traduction en français du texte de Krugman afin de vous en faire profiter.


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OPINION

Un prix Nobel pour l'économie de la panique

11 oct. 2022

Illustration par le New York Times ; images par vanbeets et Bettmann via Getty Images

Opinion Columnist


Les gens lisent-ils encore le "Si" de Rudyard Kipling ? Même si vous ne l'avez pas lu, vous savez probablement comment il commence : "Si vous pouvez garder votre tête quand tout le monde autour de vous perd la sienne ..." Refuser de paniquer, affirmait Kipling, était une grande vertu.

Mais pendant un bank run [i.e. une panique bancaire], refuser de paniquer peut aussi être un moyen de perdre tout son argent.

Lundi, le prix Nobel d'économie a été attribué à un nom connu de tous, Ben Bernanke, et à deux économistes pour économistes [ma traduction de economists’ economists], Douglas Diamond et Philip Dybvig, en grande partie pour des articles qu'ils ont publiés il y a près de 40 ans. Parlons donc de leur travail et de la raison pour laquelle, malheureusement, il reste trop pertinent.

Une parenthèse : je rencontre parfois des personnes qui insistent sur le fait que le prix d'économie n'est pas un "vrai" Nobel, car il s'agit simplement d'une récompense décernée par des Suédois, contrairement aux autres prix, qui sont ... des récompenses décernées par des Suédois. Oui, je parle peut-être en connaissance de cause, puisque j'ai moi-même reçu un de ces prix en 2008, mais il est difficile de nier l'importance des travaux économiques que les Suédois viennent de récompenser.

De toute évidence, Bernanke, Diamond et Dybvig n'ont pas été les premiers économistes à remarquer que les paniques bancaires se produisent. Mais Diamond et Dybvig ont fourni la première analyse vraiment claire des raisons pour lesquelles elles se produisent - et pourquoi, aussi destructives soient-elles, elles peuvent représenter un comportement rationnel de la part des déposants bancaires. Leur analyse était également riche en implications pour la politique financière. Dans le même temps, Bernanke a démontré l'importance des paniques bancaires et, bien qu'il ait évité de le dire directement, la raison pour laquelle Milton Friedman s'est trompé sur les causes de la Grande Dépression.

Diamond et Dybvig ont proposé un modèle stylisé mais perspicace de ce que font les banques. Ils ont fait valoir qu'il existe toujours une tension entre le désir de liquidité des individus - un accès facile aux fonds - et le besoin de l'économie de faire des investissements à long terme qui ne peuvent pas être facilement convertis en espèces.

Les banques résolvent la quadrature de ce cercle en prenant l'argent des déposants qui peuvent retirer leurs fonds à volonté - ce qui rend ces dépôts très liquides - et en investissant la majeure partie de cet argent dans des actifs non liquides, tels que des prêts aux entreprises.

Par conséquent, le secteur bancaire est une activité productive qui enrichit l'économie en conciliant des désirs de liquidité et d'investissement productif par ailleurs incompatibles. Et il fonctionne normalement parce que seule une fraction des déposants d'une banque souhaite retirer ses fonds à un moment donné.

Cela rend toutefois les banques vulnérables aux paniques. Supposons que, pour une raison quelconque, de nombreux déposants croient que beaucoup d'autres déposants sont sur le point d'encaisser leurs fonds, et qu'ils essaient de devancer le mouvement en retirant leurs propres fonds. Pour répondre à ces demandes de liquidités, une banque devra vendre ses actifs illiquides à des conditions de liquidation [i.e. à vil prix], ce qui peut conduire à la faillite une institution qui devrait être solvable. Si cela se produit, les personnes qui n'ont pas retiré leurs fonds se retrouveront sans rien. Ainsi, en cas de panique, la chose rationnelle à faire est de paniquer avec tout le monde.

Il y a eu, bien sûr, une énorme vague de paniques bancaires en 1930-31. De nombreuses banques ont fait faillite, et celles qui ont survécu ont accordé beaucoup moins de prêts commerciaux qu'auparavant, préférant conserver des liquidités, tandis que de nombreuses familles ont évité les banques, plaçant leurs liquidités dans des coffres-forts ou sous leur matelas. Le résultat a été un détournement de la richesse vers des utilisations improductives. Dans son article de 1983, Bernanke a démontré que ce détournement a joué un rôle important dans l'entrée de l'économie dans une dépression et a retardé la reprise qui a suivi.

Comme je l'ai dit, il s'agissait d'un rejet tacite de Milton Friedman. Dans l'histoire racontée par Friedman et Anna Schwartz, la crise bancaire du début des années 1930 a été préjudiciable parce qu'elle a entraîné une baisse de la masse monétaire - monnaie plus dépôts bancaires. Bernanke a affirmé que ce n'était tout au plus qu'une partie de l'histoire ; son article était en fait intitulé "Effets non monétaires de la crise financière dans la propagation de la Grande Dépression".

Que peut-on faire pour atténuer le risque de panique auto-réalisatrice ? Comme Diamond et Dybvig l'ont noté, un filet de sécurité gouvernemental - soit une assurance des dépôts, soit la volonté de la banque centrale de prêter de l'argent aux banques en difficulté, soit les deux - peut court-circuiter les crises potentielles. En effet, le simple fait de savoir qu'il existe un filet de sécurité peut souvent mettre fin à une ruée sur les banques ; il n'est pas nécessaire que de l'argent change de mains.

Mais la mise en place d'un tel filet de sécurité soulève la possibilité d'abus ; les banques peuvent prendre des risques excessifs parce qu'elles savent qu'elles seront renflouées si les choses tournent mal. Un exemple concret : les coûts énormes pour les contribuables du renflouement d'acteurs irresponsables lors de la crise des caisses d'épargne et des prêts dans les années 1980. Les banques doivent donc être réglementées et bénéficier d'un soutien. Comme je l'ai dit, l'analyse de Diamond-Dybvig a eu des implications remarquablement importantes pour la politique.

Une autre implication de leur travail, qui n'a malheureusement pas été prise en compte pendant des décennies, est que nous devons réfléchir soigneusement à ce que nous entendons par "banque". Il ne s'agit pas nécessairement d'un grand bâtiment en marbre avec des rangées de guichets. D'un point de vue économique, la banque est toute forme d'intermédiation financière qui offre aux gens des actifs apparemment liquides tout en utilisant leur richesse pour faire des investissements illiquides.

Cette intuition a été validée de manière spectaculaire lors de la crise financière de 2008. Les banques conventionnelles n'ont, pour la plupart, pas été touchées par la panique ; il n'y a pas eu d'exode massif des dépôts bancaires. Toutefois, à la veille de la crise, le système financier reposait largement sur le "shadow banking", c'est-à-dire sur des activités bancaires qui n'impliquaient pas de dépôts bancaires classiques. Par exemple, de nombreuses entreprises avaient pris l'habitude de placer leurs liquidités non pas sous forme de dépôts, mais sous forme de "repo", c'est-à-dire de prêts à un jour utilisant des titres adossés à des créances hypothécaires comme garantie. Ces arrangements offraient un rendement plus élevé que les dépôts conventionnels. Mais ils n'étaient pas assortis d'un filet de sécurité, ce qui ouvrait la porte à une ruée vers les banques et à une panique financière à l'ancienne.

Et la panique est arrivée. La masse monétaire mesurée de manière conventionnelle n'a pas plongé en 2008 comme dans les années 1930, mais les pensions et autres engagements monétaires des intermédiaires financiers l'ont fait :

La ruée vers le shadow banking.Crédit...FRED

Heureusement, Bernanke était alors président de la Réserve fédérale. Il a compris ce qui se passait, et la Fed est intervenue à grande échelle pour soutenir le système financier.

Enfin, une sorte de méta-point sur le travail de Diamond-Dybvig : Une fois que vous avez compris et reconnu la possibilité de crises bancaires auto-réalisatrices, vous prenez conscience que des choses similaires peuvent se produire ailleurs.

La crise de l'euro de 2010-2012 a sans doute été le cas le plus marquant dans un passé relativement récent. La confiance des marchés dans les économies du sud de l'Europe s'est effondrée, entraînant des écarts considérables entre les taux d'intérêt des obligations portugaises, par exemple, et ceux des obligations allemandes. À l'époque, l'idée reçue - surtout en Allemagne - était que les pays étaient punis à juste titre pour s'être endettés de manière excessive. Mais l'économiste belge Paul De Grauwe a fait valoir qu'il s'agissait en réalité d'une panique auto-réalisatrice, c'est-à-dire d'une ruée sur les obligations des pays qui ne pouvaient pas fournir de garantie parce qu'ils n'avaient plus leur propre monnaie.

Bien sûr, lorsque Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne à l'époque, a finalement fourni un filet de sécurité en 2012 - il a prononcé les mots magiques "quoi qu'il en coûte", laissant entendre que la banque prêterait de l'argent aux gouvernements en difficulté si nécessaire - les spreads se sont effondrés et la crise a pris fin :

" Quelque soit le prix à payer ", c'est tout ce qu'il fallait. Crédit...FRED

Voici donc un Nobel bien mérité qui reste malheureusement d'actualité.


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Accessoirement ce texte pourra servir afin d'éduquer ceux qui croient que les économistes peuvent être comparés à des astrologues...


lundi 10 octobre 2022

La poule et l'oeuf


Nous apprenons aujourd'hui que le prix Nobel d'économie (ou si vous préférez le
Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel) a été attribué à trois économistes (on s'en serait douté) dont Ben Bernanke, qui fut président de la FED de 2006 à 2014.

Il se trouve que ces trois économistes ont étudié le rôle des banques durant les crises financières comme nous l'explique le New York Times dans Nobel Economics Prize Goes to Ben Bernanke, Douglas Diamond and Philip Dybvig for Research on Financial Crises :

The final prize announced this year was given to the former Federal Reserve chair and others for their research “on banks and financial crises.”

Le dernier prix annoncé cette année a été attribué à l'ancien président de la Réserve fédérale et à d'autres personnalités pour leurs recherches "sur les banques et les crises financières".
A ma connaissance aucun des trois lauréats (Philip Dybvig et Douglas Diamond en plus de Ben Bernanke) n'a jamais émis l'hypothèse que les crises financières passées ont pu être provoquées par un quelconque problème énergétique, c'est-à-dire par une pénurie de carburant (pétrole, gaz ou charbon) qui aurait entrainé lesdites crises financières (et économiques par la même occasion), contrairement à ce qu'affirment certains « non spécialistes » comme, entre autres, Jean-Marc Jancovici (voir par exemple mon billet Jean-Marc Jancovici n'est pas économiste, et ça se voit !)

C'est l'éternel problème de la poule et de l'oeuf, qui est la cause de quoi, est-ce la poule qui pond l'oeuf ou l'oeuf qui donne naissance à une poule ?

Ou pour le dire autrement, et afin que ce soit plus clair pour tout le monde, est-ce un problème de production de nature énergétique qui cause une crise financière ou bien est-ce une crise financière qui entraine un ralentissement économique causant à son tour une contraction de la demande et par voie de conséquence une baisse de la production énergétique ?

Il y a pourtant des exemples où des baisses de production pétrolière ont pu causer des crises passagères, il s'agit bien sûr de ce que l'on a appelé les chocs pétroliers au nombre de deux jusqu'à présent si je ne m'abuse, le premier en 1973 et le deuxième en 1978-1981. Wikipédia nous parle même d'un troisième choc pétrolier en 2008, mais celui-là dû à une hausse artificielle des cours (et ce sont apparemment les journalistes et hommes politiques qui parlent dans ce cas de choc pétrolier, pas les économistes...)

Si pour le premier de ces chocs pétroliers le pic de production de pétrole aux Etats-Unis est évoqué, c'est surtout l'embargo de l'OPEP suite à la guerre du Kippour qui a entrainé l'augmentation des prix du baril (lequel a quadruplé entre octobre 1973 et mars 1974) ; il y avait donc bien pénurie au niveau des Etats-Unis, mais pas au niveau mondial, le pétrole était en principe disponible, mais pour des raisons purement politiques le robinet était fermé en partie, causant la tension sur les prix. Pour le deuxième choc pétrolier c'est la révolution iranienne, suivie par la guerre entre l'Iran et l'Irak, qui en sont à l'origine, avec comme facteur aggravant le redémarrage de la demande mondiale suite au premier choc de 1973 ; encore une fois il s'agit de causes géopolitiques et non de problèmes d'extraction, les entreprises pétrolières limitant évidemment leur production en périodes d'incertitudes afin de ne pas gonfler leurs stocks inutilement.

Bref jusqu'à présent les économistes, les vrais, ne semblent pas vraiment lier la moindre crise économique et financière à des problèmes de disponibilité énergétique, cette dernière pouvant être provoquée par des facteurs purement politiques et non à des difficultés d'extraction des ressources ; ce qui ne veut pas dire que dans le futur nous n'aurons pas de problème de ce type, bien au contraire !

Les ressources fossiles étant par définition limitées (elles ont mis des millions d'années à se constituer et nous les épuisons à la vitesse grand V) il arrivera un moment où leur extraction ne pourra plus s'effectuer à un prix « convenable », nous devrons apprendre à nous en passer car nous ne pourrons tout simplement plus nous les offrir, sauf quelques privilégiés (parmi eux les Etats qui se garderont des réserves suffisantes pour alimenter leurs armées...)

Il faudra alors « faire avec » les énergies renouvelables et le nucléaire, pas sûr que cela suffise à maintenir notre train de vie actuel !


Voici quelques articles avec des extraits significatifs pour appuyer mon point de vue (que vous n'êtes pas obligé de partager, mais alors il va falloir argumenter)


Le 10 mars 2022 : Ce qu'a été le choc pétrolier de 1973 - Transitions & Energies (transitionsenergies.com)

Les économistes attribuent le choc pétrolier [de 1973] a deux facteurs principaux. L’un structurel, la dévalorisation du dollar, monnaie d’échange des produits pétrolier, après la fin en 1971 des accords de Bretton-Woods et de la convertibilité en or de la monnaie américaine dont la valeur devient «flottante». Et l’autre conjoncturel, la guerre de Kippour qui a valu aux pays occidentaux des embargos temporaires pour les alliés d’Israël et une hausse généralisée des prix du baril.

Donc aucune cause liée à un manque de pétrole...


Le 28 septembre 2022 : How did the 2008 financial crisis affect the oil and gas sector? (investopedia.com)

The 2008 financial crisis and the Great Recession that followed had a pronounced negative impact on the oil and gas sector as it led to a steep decline in oil and gas prices and a contraction in credit. The decline in prices resulted in falling revenues for oil and gas companies.

La crise financière de 2008 et la grande récession qui a suivi ont eu un impact négatif prononcé sur le secteur pétrolier et gazier, car elles ont entraîné une chute brutale des prix du pétrole et du gaz et une contraction du crédit. La baisse des prix a entraîné une chute des revenus des compagnies pétrolières et gazières.
« impact négatif prononcé sur le secteur pétrolier et gazier », est-il utile d'insister ?

The financial crisis started in the real estate market in 2006 as defaults on subprime mortgages started to rise. At first the damage was contained. However, it ended up severely reducing economic activity as the rot spread through the economy. 

La crise financière a débuté sur le marché de l'immobilier en 2006, lorsque les défauts de paiement des prêts hypothécaires à risque ont commencé à augmenter. Dans un premier temps, les dégâts ont été contenus. Cependant, ils ont fini par réduire gravement l'activité économique à mesure que la dégradation se propageait dans l'économie. 

Le marché immobilier est donc ici clairement désigné comme la cause première de la crise de 2008.

The crisis eventually unveiled a wave of deflation and liquidation that took all assets lower, including oil and gas.

La crise a finalement dévoilé une vague de déflation et de ventes qui a fait chuter tous les actifs, y compris le pétrole et le gaz.

Le pétrole et le gaz sont donc les victimes de la crise...


Le 26 octobre 2018 : How the 2008 Financial Meltdown Shaped Clean Energy | Greentech Media

The drama was high in energy. Oil prices collapsed. Carbon prices cratered. 

Le drame s'est joué dans le domaine de l'énergie. Les prix du pétrole se sont effondrés. Les prix du carbone se sont effondrés.
Pas vraiment un problème de production...

Le 10 février 2022 : 2008 Financial Crisis: Causes, Costs, How It Could Happen Again (thebalancemoney.com)

Two laws deregulated the financial system. 

Deux lois ont déréglementé le système financier.
Et si c'était la dérégulation, ou plutôt le manque de régulation (des banques en particulier) qui étaient la cause principale des crises financières ?

They allowed banks to invest in housing-related derivatives. These complicated financial products were so profitable they encouraged banks to lend to ever-riskier borrowers. This instability led to the crisis.

Elles ont permis aux banques d'investir dans des produits dérivés liés au logement. Ces produits financiers compliqués étaient si rentables qu'ils ont encouragé les banques à prêter à des emprunteurs toujours plus risqués. Cette instabilité a conduit à la crise.
On y voit un peu plus clair n'est-ce pas ?

Le 19 novembre 2020 : The Financial Crisis of 2008: Problem and Causes | Free Essay Example (studycorgi.com)

 there is still no agreement concerning primary causes of the crisis.

 il n'y a toujours pas d'accord sur les causes primaires de la crise.

On dirait cependant que le consensus n'est pas parfait...

The financial crisis has been followed by a prolonged recession that resulted in the rapid decrease of employment rates.

La crise financière a été suivie d'une récession prolongée qui a entraîné une baisse rapide des taux d'emploi.

On comprend cependant qu'une récession entraine automatiquement une baisse de la demande qui entraine à son tour une baisse de la production ; la poule, l'oeuf...


Date inconnue : financial crisis of 2007–08 | Definition, Causes, Effects, & Facts | Britannica

Although the exact causes of the financial crisis are a matter of dispute among economists, there is general agreement regarding the factors that played a role

Bien que les causes exactes de la crise financière [de 2007-2008] fassent l'objet de controverses entre les économistes, les facteurs qui ont joué un rôle sont généralement reconnus.
Ah, et quels sont ces fameux facteurs ? Il y en a 5 que je vous laisse découvrir en lisant l'article, mais surprise surprise, aucun de ces facteurs n'est lié de près ou de loin à une quelconque crise énergétique !


Date inconnue : 2008 Financial Crisis: Overview, Causes, Impacts & Theory (studysmarter.us)

Then, in 2008, the infamous investment bank Lehman Brothers filed for bankruptcy, causing financial markets to waver. The Dow Jones (a US stock index) fell by 504 points, and oil prices plummeted.

Puis, en 2008, la tristement célèbre banque d'investissement Lehman Brothers a déposé son bilan, ce qui a fait vaciller les marchés financiers. Le Dow Jones (un indice boursier américain) a chuté de 504 points, et les prix du pétrole se sont effondrés.
Qui est la poule et qui est l'oeuf ? Est-ce que d'après vous Lehman Brothers a déposé son bilan parce qu'on manquait de pétrole ? Ou au contraire parce que les prix du pétrole se sont effondrés, ce qui aurait dénoté un surplus d'offre par rapport à la demande ?

The immediate trigger was the rapid pace at which mortgages were sold and who they were sold to. 

Le déclencheur immédiat a été le rythme rapide auquel les prêts hypothécaires ont été vendus et à qui ils ont été vendus.
Le coupable est nettement identifié.

Many argue that the crisis began farther back, with the deregulation in the financial markets.

Nombreux sont ceux qui affirment que la crise a commencé plus tôt, avec la déréglementation des marchés financiers.

Toujours pas à cause d'un manque de pétrole ou de gaz, c'est désespérant !


Le 6 mai 2022 : 2008-2009 Global Financial Crisis - Overview, Market Bubble, Aftermath (corporatefinanceinstitute.com)

The foundation of the global financial crisis was built on the back of the housing market bubble that began to form in 2007. Banks and lending institutions offered low interest rates on mortgages and encouraged many homeowners to take out loans that they couldn’t afford.

La crise financière mondiale s'est construite sur la base de la bulle du marché immobilier qui a commencé à se former en 2007. Les banques et les établissements de crédit offraient de faibles taux d'intérêt sur les prêts hypothécaires et ont encouragé de nombreux propriétaires à contracter des prêts qu'ils ne pouvaient pas se permettre.
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Nicolas Boileau (qui n'était pas trader chez Goldman Sachs)

 

Le 16 octobre 2009 : The financial crisis: challenges and responses (europa.eu)

Let me begin with the causes of the turmoil: in the four years leading up to the summer of 2007, macro-financial conditions were very favourable – on the surface, that is. The world economy was growing strongly; inflation was low; liquidity in capital markets was abundant; the financial sector was providing remarkable returns; profitability was high; asset prices were rising, and implied volatilities in equity markets, bond markets, credit markets and foreign exchange markets all very low by historical standards; and finally, risk premia were extraordinarily small.

Commençons par les causes de la crise : au cours des quatre années qui ont précédé l'été 2007, les conditions macrofinancières étaient très favorables, du moins en apparence. L'économie mondiale était en forte croissance, l'inflation était faible, les liquidités sur les marchés des capitaux étaient abondantes, le secteur financier offrait des rendements remarquables, la rentabilité était élevée, les prix des actifs étaient en hausse et les volatilités implicites sur les marchés des actions, les marchés obligataires, les marchés du crédit et les marchés des changes étaient toutes très faibles par rapport aux normes historiques ; enfin, les primes de risque étaient extraordinairement faibles.

En somme tous les ingrédients étaient réunis.



Si vous avez des contre-exemples, si possible ne provenant pas de Jancovici, Auzanneau ou Tverberg que j'ai déjà évoqués ici, vous êtes les bienvenus pour en discuter.


dimanche 2 octobre 2022

Les plans de Poutine, par Alexander Baunov

Alexander Baunov est, d'après sa fiche Wikipédia, « un expert russe en politique internationale, journaliste, publiciste et ancien diplomate. »

Je ne connaissais pas ce gentleman jusqu'à ce qu'il publie dans le New York Times un billet d'opinion que je trouve intéressant, au point de vous en offrir la traduction en français ici-bas.

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OPINION
ESSAI INVITÉ

Poutine vient de nous dire ce qu'il prépare

1er octobre 2022

Photo publique par Grigory Sysoyev

Par Alexander Baunov

M. Baunov est chargé de mission au Carnegie Endowment for International Peace.



Le discours prononcé vendredi par Vladimir Poutine, dans lequel il a officiellement proclamé l'annexion de quatre régions ukrainiennes, était à bien des égards : un cours d'histoire déformé, une énumération plutôt fastidieuse des prétendus péchés de l'Occident, un exposé des griefs et une fanfaronnade du pouvoir. Malgré toutes les fioritures rhétoriques - accuser les élites occidentales de "satanisme", par exemple - il s'agissait à bien des égards d'un discours typique de M. Poutine.

Mais c'était aussi autre chose : un plan. Au milieu des paroles en l'air et des menaces voilées, le président a formulé trois points distincts qui, pris ensemble, constituent un plan de guerre et de paix.

Premièrement, M. Poutine a affirmé dans son discours que les explosions survenues cette semaine sur les gazoducs Nord Stream étaient l'œuvre des États-Unis. D'un seul coup, cela libère la Russie de l'obligation d'excuser son incapacité - actuelle ou future - à livrer du gaz par cette voie. Ce qui, en soi, constitue une victoire. Mais cette accusation laisse également entendre que la Russie pourrait désormais être en droit de répondre en nature, en menaçant les pipelines occidentaux de sabotage. La militarisation des approvisionnements énergétiques pourrait prendre une nouvelle dimension : non seulement réduire les approvisionnements en provenance de Russie, mais aussi entraver activement la livraison d'énergie provenant d'autres endroits.

Deuxièmement, M. Poutine a suggéré que les pourparlers visant à mettre fin à la guerre commencent immédiatement. Il a appelé l'Ukraine à cesser les hostilités, à retirer ses troupes des nouveaux territoires "russes" et à s'asseoir à la table des négociations.

Le même type d'ultimatum avait été adressé à la veille de l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Le 21 février, M. Poutine a officiellement reconnu les "républiques populaires" de Donetsk et de Louhansk. Après avoir précisé qu'il s'agissait de l'ensemble des régions, et pas seulement des zones contrôlées par les séparatistes, il a ensuite exigé que l'armée ukrainienne se retire des deux. Quelques jours plus tard, il a lancé son invasion.

Il y a une différence entre l'état actuel des choses et la situation au printemps, lorsque tout le monde était sous le choc de l'invasion d'un État souverain par la deuxième plus grande armée du monde. La dernière menace de M. Poutine intervient après une retraite humiliante de la région de Kharkiv. C'est ce revers militaire qui a poussé la Russie à annoncer à la fois la mobilisation et l'annexion, et il semble très peu probable que les Ukrainiens considèrent sérieusement la demande de pourparlers de la Russie cette fois-ci. Au contraire, l'Ukraine a déclaré à plusieurs reprises que l'annexion signifierait la fin de toute tentative de négociation avec la Russie de M. Poutine. Pour les Ukrainiens, après ce qui s'est passé cette semaine, le fait de s'asseoir à la table des négociations équivaudrait à une capitulation.

Cela nous amène au troisième point de M. Poutine : les États-Unis ont "créé un précédent" pour l'utilisation d'armes nucléaires en bombardant Hiroshima et Nagasaki en 1945. Il n'est pas difficile de comprendre ce que cela implique. Si l'Occident continue d'envoyer des armes en Ukraine et refuse de faire pression sur Kiev pour qu'il accepte une solution qui satisferait la Russie, M. Poutine pourrait recourir à l'option nucléaire.

Il existe une explication claire de la raison pour laquelle l'utilisation d'une arme nucléaire, ou même le fait d'en parler, est une grande tentation pour M. Poutine et pour ceux qui partagent ses vues sur la position de la Russie dans le monde. L'égalité est comprise par eux d'une manière très directe, pratiquement arithmétique. Pour être égale aux États-Unis, la Russie doit montrer qu'elle peut faire tout ce que les Américains peuvent faire, quel que soit le moment où les Américains l'ont fait ou le contexte.

Cette conception symétrique de l'égalité et une idée presque superstitieuse de la justice mondiale poussent M. Poutine et certaines personnes de son entourage à opter pour l'option nucléaire - d'autant plus que la perspective de voir la Russie gagner une guerre conventionnelle est incertaine, voire improbable, et que le Kremlin ne reconnaît aucune stratégie de sortie qui ne puisse passer pour une sorte de victoire.

Ce conflit est de plus en plus présenté comme existentiel pour la Russie. M. Poutine et de nombreux commentateurs russes veulent convaincre le monde extérieur qu'ils sont sérieux. Leur argument est le suivant : "Beaucoup ne croyaient pas que nous allions envahir l'Ukraine ou annexer une plus grande partie de son territoire, mais nous l'avons fait. Maintenant, vous ne croyez pas que nous allons utiliser des armes nucléaires, mais nous ne bluffons pas."

C'est le message de M. Poutine, et l'humeur de l'élite russe est visiblement sombre et fataliste. Il existe toutefois une différence significative entre l'invasion russe de l'Ukraine et les menaces de recours aux armes nucléaires. Avant l'invasion, la Russie a farouchement nié avoir la moindre intention d'envahir le pays. Maintenant, elle fait le contraire.

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Au sujet de l'utilisation de l'arme nucléaire beaucoup de commentateurs n'y croient pas, et cela essentiellement pour deux raisons :
  1. une arme nucléaire tactique ne ferait finalement que très peu de dégats par rapport aux conséquences que cela entrainerait, ainsi la disproportion est telle que son utilisation est assez peu probable ;
  2. une arme nucléaire stratégique...comment dire...? Il parait que très rapidement plus personne ne serait en mesure de commenter l'événement !
Si quelqu'un a accès au Figaro en ligne (je ne suis pas abonné) il peut consulter cet article intitulé Guerre en Ukraine : pourquoi la Russie n'a aucun intérêt à faire usage de l'arme nucléaire ; cet article semble n'évoquer que l'usage d'une arme nucléaire tactique, voici le sous-titre :
DÉCRYPTAGE - La menace d'une frappe nucléaire «tactique» en Ukraine inquiète l'Occident depuis le début de la guerre. Pourtant, elle n'aurait que peu d'intérêt militairement et provoquerait un isolement diplomatique irrémédiable de Moscou.
C'est à peu de choses près l'avis que j'entends ou lis de la part de beaucoup d'experts sur le sujet (géopolitologues, militaires, historiens, etc.)


Qui vivra verra.