vendredi 7 juin 2019

Comment faire dire à Alain Pavé le contraire de ce qu'il écrit, en une leçon avec Philippe Catier

Nous connaissons bien ce que nous appelons les « climatosceptiques », ces gens qui refusent la science représentée par le GIEC mais qui ne sont pas tous d'accord entre eux (certains nient tout réchauffement, d'autres acceptent l'idée mais trouvent que c'est une bonne chose, entre les deux il y a une infinité de positions toutes aussi délirantes les unes que les autres), il va falloir maintenant imaginer un nom pour ceux qui nient la possibilité d'une sixième extinction animale pouvant éventuellement inclure l'espèce humaine ; je propose d'appeler ces originaux des extinctosceptiques sur le même modèle que les climatosceptiques.

Il faut remarquer qu'extinctosceptiques et climatosceptiques se recrutent dans la même population, car il y a quelques liens entre le réchauffement climatique en cours et les problèmes rencontrés par de nombreuses espèces animales dans le même temps.

Dans les deux cas Homo sapiens (vous, moi) est clairement en cause :
  • par ses activités agricoles et surtout industrielles il génère des gaz à effet de serre qui entrainent une augmentation anormale de la température ;
  • par son comportement et son occupation des moindres recoins de la planète il met en danger les mondes animal et végétal (tout en abimant au passage le minéral)
Il faut noter que cela ne date pas de la révolution industrielle, dès que l'homme s'est installé et a cessé son activité de chasseur-cueilleur il a commencé son œuvre de destruction en déforestant afin de gagner notamment des terres agricoles, modifiant par là même les conditions climatiques locales, comme nous l'explique le site museedelhomme
L’Homme préhistorique du Paléolithique s’adapte aux contraintes environnementales et climatiques. Par contre, les nouveaux comportements de subsistance des sociétés préhistoriques à partir du Néolithique vont modifier durablement les paysages en surimposant l’impact de l’anthropisation aux effets du réchauffement climatique global. Les cultures pratiquées et/ou les phases de déforestation sont visibles sur les diagrammes polliniques.
De la même façon la mégafaune de l'Holocène a très probablement disparu suite à sa rencontre avec Homo sapiens comme l'explique wikipedia :
On observe que partout dans les zones actuellement tempérées (mais froides durant les dernières glaciations) la mégafaune et une partie des autres espèces a fortement décru de manière corrélée ou corrélable à l'apparition de l’homme ou plus exactement aux développements des populations humaines, notamment là où elles se sont sédentarisées.
Une étude parue en 2010 confirme ce fait pour la mégafaune d'Amérique du Sud, là où l'homme est arrivé en dernier sur la Terre (si l'on met de côté certaines iles perdues) :
South America lost more genera in the Quaternary megafaunal extinction than any other continent […] A total of 93 megafauna dates for 15 genera, and 110 archaeological dates on early human appearance, are robust enough to assess correspondence between last-appearance records of megafauna, first-appearance records of humans, and the Younger Dryas to Holocene climatic transition in six different regions of South America.
L'Amérique du Sud a perdu plus de genres dans la mégafaune du Quaternaire que tout autre continent [...] Un total de 93 dates de mégafaune pour 15 genres, et 110 dates archéologiques sur l'apparition humaine précoce, sont assez robustes pour évaluer la correspondance entre les enregistrements de dernière apparition de la mégafaune, ceux de première apparition humaine et les Dryas plus jeunes et la transition climatique holocène dans six régions différentes d'Amérique du Sud.
Ainsi la mégafaune d'Amérique du Sud n'a vraiment pas eu de chance, elle a dû faire face à la fois à un changement climatique (auquel elle aurait peut-être survécu) et à l'arrivée de nos lointains cousins qui avaient de toute évidence les mêmes velléités que nous, à savoir conquérir le plus d'espace possible dans une logique de « progrès civilisationnel ».

Pourtant les hommes de cette époque n'étaient pas vraiment nombreux et leur capacité de nuisance assez limitée, mais cela a de toute évidence suffi pour faire de gros dégâts, surtout envers des animaux très visibles de par leur taille, et donc extrêmement recherchés pour leurs qualités et quantités nutritionnelles, mais qui étaient très vulnérables, car plus un animal est gros et plus sa descendance directe est limitée ; par exemple la durée de gestation d'un mammouth était de 22 mois avec un seul petit par portée si l'on en croit le site tpemammouth ; pour s'en convaincre davantage mieux vaut un joli dessin qu'un long discours avec l'aide de vivredemain :
Divers facteurs, tels que la taille, déterminent la période de gestation (grossesse) pour les humains et les autres animaux. Une comparaison entre différentes espèces (source livescience reprise par vivredemain)

Mieux vaut donc être un rat plutôt qu'un éléphant, d'ailleurs aux dernières nouvelles les rats ne semblent pas en danger d'extinction, par contre les éléphants

De la même façon les ours polaires ont quelques soucis à se faire, non plus uniquement à cause de l'homme de façon directe, par la chasse, mais par les effets que ce dernier a provoqués ; dans les années 1970 des réglementations ont été mises en place pour contrer la diminution inquiétante des populations d'ours à cause de la chasse, ce qui a permis de faire remonter leur nombre à environ 25 000 individus au total, ce qui prouve au passage que c'est en réglementant qu'on peut obtenir des résultats concrets et non en laissant libre cours aux lubies des humains, comme par exemple celle qui consiste à s'offrir un beau trophée à exposer dans son salon...Mais la banquise arctique fond de plus en plus, à cause de ce-que-vous-savez, limitant ainsi le territoire des ours polaires, cela plus la chasse qui est toujours autorisée, notamment au Canada et au Groenland, et l'avenir n'est pas très clair pour nos emblématiques ursidés.

Avec l'apparition des extinctosceptiques nous allons donc de plus en plus voir des arguments bidons afin de nous persuader que non les espèces animales ne sont pas en danger et que bien sûr l'homme lui-même a un magnifique avenir devant lui.

Ainsi nous en avons un exemple avec l'article publié chez notre ami Benoit Rittaud par un certain Philippe Catier, intitulé sobrement Biodiversité, dans lequel ce monsieur, parfaitement inconnu et dont on ignore totalement le CV, tente de catéchiser son public en présentant, inclus dans un livre d'Alain Pavé, un graphique qui serait, selon lui, la preuve irréfutable que la biodiversité se porte à merveille :
Après une première partie très argumentée scientifiquement (et un peu ardue…) concernant sa discipline (biométricien), [Alain Pavé] en vient à replacer les affirmations d’autorité et les contre-vérités volontiers diffusées par les médias. Je n’en livrerai qu’une courbe en exemple qui nous montre qu’à notre époque la biodiversité ne se porte pas si mal…
Tiré du livre Comprendre la diversité d'après mythesmanciesetmathematiques

On en reste baba, ce graphique nous montrerait donc « qu’à notre époque la biodiversité ne se porte pas si mal…» !

Moi j'y vois une courbe ascendante partant du lointain passé, il y a 542 millions d'années, pour arriver au « présent », sans que l'on sache vraiment ce que ce présent représente…

En principe quand un préhistorien ou un géologue parle du présent il s'agit de l'année 1950, on ne sait donc pas si l'auteur du livre grossièrement résumé par monsieur Catier fait terminer son graphique en 1950 ou à aujourd'hui, mais on peut avoir quelques doutes sur le fond de la pensée d'Alain Pavé tel que compris et restitué par notre péroreur.

Disons tout de suite que le graphique montré ci-dessus semble tiré...de Wikipédia !
Pendant le Phanérozoïque, la biodiversité a connu une évolution continue — mais non monotone (voir les différentes extinctions massives) — allant de peu à plusieurs milliers de genres (source wikipedia)
Je doute fort que Wikipédia ait tiré ce graphique du livre d'Alain Pavé, j'ai plutôt l'impression que c'est l'inverse qui s'est produit, par conséquent il s'agit d'un fort indice en faveur d'un « présent » qui s'arrêterait au milieu du 20ème siècle, donc ne tenant nullement compte de la situation actuelle.

On notera que durant cette ère Phanérozoïque plusieurs extinctions massives ont bien eu lieu et sont visibles sur le graphique :
  1. Extinction de l'Ordovicien-Silurien : 445 Ma ;
  2. Extinction du Dévonien : 380-360 Ma ;
  3. Extinction du Permien-Trias : 252 Ma ;
  4. Extinction du Trias-Jurassique : 200 Ma ;
  5. Extinction du Crétacé-Paléogène : 66 Ma.
On ne voit donc pas pourquoi il ne pourrait pas y avoir d'autres extinctions, penser le contraire relève du pur whishful thinking, ce que l'on appelle familièrement « prendre ses désirs pour des réalités ».

Evidemment la 6ème extinction dont on parle tant actuellement n'est pas quelque chose d'assuré et d'inévitable, il s'agit d'une probabilité qui repose sur des arguments scientifiques repris dans le dernier rapport de l'IPBES, l'équivalent du GIEC/IPCC pour la biodiversité ; pas étonnant par conséquent que les mêmes qui dénigrent le GIEC vont s'en donner à cœur joie avec l'IPBES !

Bon, il faut avouer que même le « Summary for policymakers » est assez imbuvable et qu'il est fort probable que beaucoup de « décideurs politiques » ne prendront pas la peine de le lire, tout comme ils le font avec l'équivalent du GIEC ; on retiendra les premiers messages-clés dès la page 2 :
Nature and its vital contributions to people, which together embody biodiversity and ecosystem functions and services, are deteriorating worldwide.
La nature et ses contributions vitales à l'homme, qui incarnent ensemble la biodiversité et les fonctions et services des écosystèmes, se détériorent dans le monde entier.
Direct and indirect drivers of change have accelerated during the past 50 years. 
Les moteurs directs et indirects du changement se sont accélérés au cours des 50 dernières années.
On comprend mieux pourquoi le graphique ci-dessus ne pouvait pas représenter la réalité de ce qui est en train de se passer depuis une cinquantaine d'années.

Le résumé pour décideurs nous montre qu'actuellement la situation est loin d'être catastrophique, elle est seulement très préoccupante :
Risques actuels d'extinction pour plusieurs groupes d'espèces (source ipbes)

On ne parle pas de l'homme, qui pour le moment ne court aucun risque sérieux d'extinction, seule sa civilisation basée sur la consommation irréfléchie étant menacée, on constate que les poissons ne semblent pas près de disparaitre, mais on peut faire confiance au génie humain pour s'échiner à réduire dans les décennies à venir la jolie partie verte qui représente les espèces non encore en danger.

Mais c'est la deuxième partie du tableau qui est réellement intéressante :
Extinctions depuis 1500 et déclins dans la survie d'espèces depuis 1980 (liste rouge) (source ipbes)

On remarquera le sort des coraux, qui sont en chute libre depuis une vingtaine d'années…

Maintenant si nous revenons à Alain Pavé qui aurait soi-disant prétendu dans son livre, Comprendre la biodiversité, « qu’à notre époque la biodiversité ne se porte pas si mal…» en reprenant les mots de Philippe Catier, voici comment il est présenté par son éditeur :
La biodiversité est aujourd'hui l'un des maîtres-mots de tout discours environnemental. Après une trentaine d'années de diffusion du terme, un examen attentif fait pourtant apparaître que son succès médiatique s'est accompagné d'un affaiblissement de sa validité scientifique. Ont surgi nombre d'arguments qui s'éloignent des faits avérés ou des analyses sérieuses, conduisant ainsi à un catastrophisme ambiant mal fondé.
Alain Pavé, dont la compétence scientifique dans le domaine est incontestée, propose une analyse critique novatrice et bienvenue, riche d'exemples concrets souvent surprenants, de l'escargot de Quimper à l'ours pas toujours blanc.
Loin de prendre le simple contre-pied des idées reçues et d'ouvrir la voie à un quelconque écoscepticisme, l'auteur montre que la prise en compte des réelles menaces qui pèsent sur le vivant demande une compréhension beaucoup plus fine de sa diversité et des mécanismes, évolutifs en particulier, qui la gouvernent et où l'aléatoire joue un rôle déterminant.
Il s'agit ici rien moins que de proposer une refondation du concept de biodiversité, à la mesure de son importance et de l'intérêt qu'on doit y porter. La pensée écologique ne pourra que profiter de ce changement de perspective.
On peine à voir dans cette présentation une quelconque négation des problèmes rencontrés par la biodiversité, il s'agirait plutôt de bien comprendre ce que signifie ce terme qui serait dénaturé et galvaudé notamment par les médias ; il est même question de « réelles menaces qui pèsent sur le vivant », nous sommes donc à l'exact opposé du message que tente de nous inoculer le sieur Philippe Catier avec la bénédiction de Benoit Rittaud !

D'ailleurs voici ce qu'écrivait Alain Pavé lui-même en 1995 dans MODÉLISATION DES ÉCOSYSTÈMES FORESTIERS : ENJEUX, PROBLÈMES ET APPROCHES
Les enjeux actuels (changements planétaires, érosion de la biodiversité, déforestation, renouvelabilité des ressources vivantes, etc.) conduisent à une amplification des études sur les grands écosystèmes à divers niveaux d'organisation, de l'individu à l'écosystème, voire au biome, et à diverses échelles de temps et d'espace, de l'heure au millénaire, de la parcelle à la région, voire au continent ou à l'océan.
D'après ce passage il ne me parait pas qu'Alain Pavé soit climatosceptique ou extinctosceptique, l'« érosion de la biodiversité » pouvant assez aisément être traduite pas la « diminution de la biodiversité », et c'était écrit en 1995, il y a près d'un quart de siècle donc !

Nous pouvons également lire, du même Alain Pavé, en 2009 dans Monde du vivant :
L’IUBS, de son côté, lance le programme Diversitas auquel le programme Environnement contribue. C’est une innovation à l’échelle mondiale car elle s’applique à décrire la biodiversité et en analyse surtout la dynamique. Cette problématique devient la deuxième préoccupation globale avec celle du changement climatique.
Nous sommes donc à des années lumières des propos tenus sur le blog pseudo-réaliste de Benoit Rittaud, l'optimiste béat qui voit tout en rose et se refuse à tout catastrophisme qui pourrait lui donner des boutons.

Mais notre mathématimancien de renom changera peut-être d'avis sur Pavé quand il apprendra qu'il a lancé dans la mare ceci :
Pour [Alain Pavé], les efforts scientifiques doivent d’abord porter sur la modélisation de la biodiversité. D’ici 5 à 10 ans, on devrait obtenir des modèles de la biodiversité à différentes échelles, du local au planétaire, à l’image de ce qui a été fait pour le climat.
Cependant il semblerait qu'Alain Pavé soit quelque peu critique de l'IPBES si l'on en croit ce qu'il écrit sur son blog :
On considère à juste titre que la question de la biodiversité est au moins aussi importante que celle du climat, mais on est loin d'avoir mobilisé une communauté scientifique de même ampleur tant sur le plan qualitatif que quantitatif. Là, on est encore sur des bases conservationistes et même malthusiennes. Et ce n'est pas ce type d'article qui démentira cette constation, ni d'ailleurs les agitations médiatiques qui vont avec, ni encore les initiatives gouvernementales, comme la création de l'agence de la biodiversité. La Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité fait ce qu'elle peut, mais elle peut peu... comme l'IPBES (International Panel on Biodiversity and Ecosystem Services) au niveau international, sans commune mesure avec le GIEC... On patauge souvent dans une approche plus idéologique que scientifique.
Mais si c'était Alain Pavé qui sur le coup aurait...une approche idéologique ?

Qui vivra verra, stay tuned.


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