dimanche 1 juillet 2018

L'Arctique à toutes les sauces

Mon précédent billet sur l'Arctique, Le pôle nord libre de glaces en septembre...2035 !, était évidemment à prendre au second degré, car je ne me permettrais pas de prétendre deviner quand la banquise boréale sera entièrement absente en septembre à partir d'un simple coup de crayon virtuel avec l'aide de Paint.

Certains ont pris ma « prédiction » pour argent comptant, comme par exemple ici :
par troubaa le Jeu 28 Juin - 20:22 
rien que le titre m'a suffit :

Le pôle nord libre de glaces en septembre...2035 !

attention pas 2037 ou 32... manque plus que le jour, le 12 septembre ou le 25 septembre le suspens est total...

C'est merveilleux la nature il suffit de projeter des courbes pour y lire l'avenir.
c'est que la nature c'est simple comme une droite.
Plus besoin de science Paint suffit !
Le dénommé Troubaa n'en est pas à une ânerie près, il en rajoute d'ailleurs un peu plus loin :
par troubaa le Jeu 28 Juin - 20:42
Meme en analyse financiere si la projection de courbe te donnaient des prévisions justes cela se saurait.
Et le climat est nettement plus complexe que la finance....

il n'y a rien de plus con que de projeter une courbe dans un système complexe…
Outre le vocabulaire approximatif (« le titre m'a suffit » ou « la projection de courbe te donnaient », qui ne sont que quelques exemples de ses difficultés de conjugaison) qui révèle une culture défaillante, la logique et la cohérence ne sont pas le fort de l'ami Troubaa.

En effet, dire que le climat est plus complexe que la finance ne signifie pas grand chose, les deux domaines ne pouvant pas être comparés comme on compare deux paires de chaussettes afin d'évaluer laquelle des deux sera la plus résistante dans le temps en tenant compte de leur prix ou de tout autre critère de choix comme la couleur ou la texture.

En finance il est bien plus hasardeux de projeter une courbe à partir d'une tendance que pour le climat ; ce dernier possède des caractéristiques bien plus stables et bien mieux connues des spécialistes pour permettre des projections assez fiables contenues dans une zone d'incertitude relativement faible, alors que la finance est tributaire de tellement de facteurs d'origines diverses, essentiellement d'ordre sociologique et politique, voire idéologique, que faire des prévisions financières à plus de quelques années s'apparente à un exercice divinatoire du style de la lecture de l'avenir à partir des entrailles de poulet.

Tamino (de son vrai nom Grant Forster) nous donne une leçon de statistiques appliquées à l'évolution des températures que l'on peut aisément transposer au problème de la diminution de la banquise arctique ; dans Weak Sauce from Climate Deniers il démonte sans grande difficulté les assertions d'un climatosceptique qui ne voyait aucune tendance dans l'augmentation des températures et ne distinguait que deux courtes périodes durant lesquelles il y aurait eu un réchauffement, même pas dû au CO2 :
“First of all: what persistent trend? Sorry but I can’t find one. What we see in the actual evidence is a roller coaster pattern of ups and downs. The only persistent upward trends occurred either early in the 20th century when CO2 emissions had only a small effect or late in the 20th century over a period of only 20 years.” 
"Tout d'abord : quelle tendance persistante ? Désolé mais je n'en trouve pas une seule. Ce que nous voyons dans la réalité est un modèle de montagnes russes de hauts et de bas. Les seules tendances persistantes à la hausse se sont produites au début du XXe siècle, lorsque les émissions de CO2 n'ont eu qu'un faible effet ou à la fin du 20e siècle sur une période de 20 ans seulement. "
La démonstration de Tamino tient en quelques graphiques dont voici le premier afin de planter le décor :

Température mondiale moyenne annuelle de la NASA

Chacun peut vérifier avec Wood for trees que ces températures enregistrées depuis 1880 sont cohérentes quand on prend plusieurs organismes en considération :

Evolution des températures depuis 1880 selon trois organismes indépendants.


Je n'ai pas pris en compte les données satellitaires (UAH et RSS) car elles ne commencent qu'en 1979 et ne mesurent pas que la surface ; on remarquera que le graphique de Tamino est bien plus clair car il montre une ligne rouge représentant la moyenne annuelle, rendant ainsi la lecture plus aisée ; cependant il n'en est pas moins juste (ni davantage d'ailleurs) que les trois courbes provenant de WFT, chacune montrant une augmentation proche du degré Celsius entre 1880 et aujourd'hui.

On remarquera également que le réchauffement climatique a vraiment « pris son envol » à partir des années 1970-80, après une pause de près de trente ans probablement due aux émissions de particules ayant un effet refroidissant sur l'atmosphère (la réglementation a permis du lutter contre ces particules, mais au détriment de la température qui s'est envolée…), c'est pourquoi Tamino prend comme point de départ de sa démonstration l'année 1975 pour tout d'abord nous montrer ce qu'est une tendance sur une période de 25 ans en se plaçant virtuellement en l'an 2000 :

Les données de 1975 à 1999 correspondent à une droite (par régression des moindres carrés) pour estimer la tendance

Il procède ensuite au même exercice, quasiment, que celui auquel je me suis livré de manière artisanale et non professionnelle pour extrapoler la date de fonte entière de la banquise arctique au mois de septembre, et il tire donc la droite de tendance suivante :

Estimation de ce qui se serait passé si la tendance n'avait pas changé.

Et il demande à ses lecteurs ce qui s'est passé dans la réalité...et donne la réponse avec ce graphique :

Les températures sont tombées dans la fourchette attendue. Une seule valeur est en dehors de la plage, et celle-ci (pour 2016) n'est pas loin et dépasse la limite.

Et pour enfoncer le dernier clou dans le cercueil climatosceptique il montre ce qu'aurait été une tendance zéro à partir de l'an 2000, comme le prétendent tant de négateurs patentés :

5 années sur 18 auraient des températures en dehors des limites «sans tendance».

Ainsi oui, il est parfaitement possible, en matière climatique, d'extrapoler des courbes à partir de droites de tendances, en tenant compte cependant, ce que je n'avais pas fait n'étant pas statisticien, d'intervalles de confiance (les écarts-types que j'ai étudié il y a fort longtemps…) qui permettent d'encadrer la projection dans une espèce de tunnel prédictif.

L'intervalle de confiance du GIEC s'étend d'ailleurs sur deux décennies, de 2040 à 2060 pour un Arctique « presque  » libre de glace, et de 2060 à 2080 pour un Arctique entièrement libre de glace : 

Source ipcc


Mais le dernier rapport du GIEC date de 2013 et ne comprenait pas les plus récentes études sur le sujet, dont une (When will the summer Arctic be nearly sea ice free? du 4 mars 2013) remettant en cause les projections d'un Arctique presque libre de glace en 2070 et dont voici le résumé :
  • The observed rapid loss of thick multiyear sea ice over the last 7 years and the September 2012 Arctic sea ice extent reduction of 49% relative to the 1979–2000 climatology are inconsistent with projections of a nearly sea ice‐free summer Arctic from model estimates of 2070 and beyond made just a few years ago. Three recent approaches to predictions in the scientific literature are as follows: (1) extrapolation of sea ice volume data, (2) assuming several more rapid loss events such as 2007 and 2012, and (3) climate model projections. Time horizons for a nearly sea ice‐free summer for these three approaches are roughly 2020 or earlier, 2030 ± 10 years, and 2040 or later. Loss estimates from models are based on a subset of the most rapid ensemble members. It is not possible to clearly choose one approach over another as this depends on the relative weights given to data versus models. Observations and citations support the conclusion that most global climate model results in the CMIP5 archive are too conservative in their sea ice projections. Recent data and expert opinion should be considered in addition to model results to advance the very likely timing for future sea ice loss to the first half of the 21st century, with a possibility of major loss within a decade or two.
    •  La perte rapide observée de glace de mer pluriannuelle épaisse au cours des sept dernières années et la réduction de 49% de la glace de mer dans l'Arctique en septembre 2012 par rapport à la climatologie de 1979-2000 ne concordent pas avec les prévisions du modèle arctique 2070 et au-delà fait il y a quelques années. Trois approches récentes des prédictions dans la littérature scientifique sont les suivantes: (1) extrapolation des données sur le volume de glace de mer, (2) en supposant plusieurs événements de perte plus rapides tels que 2007 et 2012, et (3) projections du modèle climatique. Les horizons temporels d'un été presque sans glace pour ces trois approches sont d'environ 2020 ou plus tôt, 2030 ± 10 ans et 2040 ou plus tard. Les estimations des pertes des modèles sont basées sur un sous-ensemble des membres de l'ensemble les plus rapides. Il n'est pas possible de choisir clairement une approche plutôt qu'une autre car cela dépend des poids relatifs attribués aux données par rapport aux modèles. Les observations et les citations appuient la conclusion que la plupart des résultats du modèle climatique global dans les archives CMIP5 sont trop conservateurs dans leurs projections de glace de mer. Des données récentes et l'opinion d'experts devraient être considérées en plus des résultats du modèle pour avancer le moment très probable pour la perte future de glace de mer à la première moitié du 21ème siècle, avec une possibilité de perte majeure dans une décennie ou deux.
Ainsi, ma prédiction « fantaisiste » de l'année 2035 devient immédiatement...moins fantaisiste !

Cependant certains pensent que l'Arctique ne connaitra probablement jamais une absence totale de glace, ainsi un dénommé Javier publie sur le site Climate etc un billet intitulé Nature Unbound IX – 21st Century Climate Change dans lequel il n'hésite pas à écrire dans son résumé :
  • The reduction in the rate of warming might continue until ~ 2035 followed by renewed warming, and temperature stabilization at about +1.5°C above pre-industrial. The pause in summer Arctic sea ice melting might also continue until ~ 2035. Renewed melting is probable afterwards, but it is unlikely that Arctic summers will become consistently ice free even by 2100.
    • La réduction du taux de réchauffement pourrait se poursuivre jusqu'en 2035, suivie d'un réchauffement renouvelé et d'une stabilisation de la température à environ + 1,5 ° C au-dessus du niveau préindustriel. La pause de la fonte de la glace de mer dans l'Arctique en été pourrait aussi se poursuivre jusqu'en 2035 environ. Une fonte renouvelée est probable par la suite, mais il est peu probable que les étés arctiques deviennent constamment exempts de glace même en 2100.

Javier est ce que l'on pourrait appeler un désinformateur professionnel, puisqu'il est aussi intervenu chez WUWT (par exemple ici ou ici), prouvant son implication dans la blogosphère climatosceptique américaine (peut-être un jour sera-t-il invité par Rittaud à une conférence des climato-irréalistes frenchies ?)

Et c'est grâce à de tels individus que de pauvres hères comme Troubaa, n'entravant pas grand chose au sujet, se permettent de débiter leurs niaiseries sur des forums.

par troubaa le Jeu 28 Juin - 20:42
il n'y a rien de plus con que de projeter une courbe dans un système complexe…

Il n'y a surtout rien de plus con que de dire des conneries.


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