lundi 5 mars 2018

Le changement climatique politico-généré

Vous n'aviez encore pas vu ça, hein, le changement climatique politico-généré, c'est une nouveauté en effet, d'un certain Werner Kirstein.

Werner qui ?

Demandons à notre ami Google Scholar à quel immense scientifique nous avons affaire, qui nous sort de son chapeau une nouvelle terminologie qui va pour sûr bouleverser la science climatique.

Je tape donc 'werner kirstein' et j'obtiens environ 3170 résultats !

En sachant que dans le lot il y a de nombreux résultats qui sont non-pertinents, comme d'habitude, car il y a des homonymes, parfois n'ayant même pas le même prénom, et l'on trouve aussi quelques résultats écrits en allemand, la langue de ce monsieur, alors que la langue officielle en science, on peut le regretter mais c'est ainsi, est bien entendu l'anglais ; si l'on voit donc des résultats dans une langue autre que l'anglais il y a de grandes chances pour que ce ne soit effectivement pas très pertinent...

Et si je réduis la recherche en tapant cette fois 'werner kirstein climate',  puisque ce monsieur prétend connaître quelque chose sur le sujet du climat, j'obtiens 233 malheureux résultats, ce qui, pour un individu de son âge, ne parait pas très sérieux.

En fait je ne connais pas l'âge de Werner Kirstein, mais d'après la vidéo qui vient juste de sortir et dans laquelle on peut le voir en grand guign..., pardon, conférencier amusant une galerie censée être intéressée par les problèmes de censure (Anti-Zensur Koalition, Google me le traduit par coalition anti-censure, ça semblait évident mais je voulais m'en assurer), bref d'après cette vidéo il semble avoir atteint la date limite de consomm..., pardon,  la date du départ à la retraite depuis un bon bout de temps déjà.

C'est quand même bizarre qu'un expert de cette trempe, avec tant d'années d'expérience(s) derrière lui, ne puisse guère produire que quelques maigres résultats sur Google Scholar ; à mon avis ils ont dû en oublier, à moins qu'il ait publié sous un pseudonyme, allez savoir.

En regardant la première page de Google Scholar, donc, ce n'est pas très probant si l'intéressé veut nous faire avaler qu'il a de réelles compétences en matière de climat. Que voyons-nous ?

1ère page Google Scholar en tapant 'werner kirstein climate', source scholar.google

Nous voyons notamment ceci :
  • le nom de Kirstein n'apparait que 3 fois (pourtant on recherche sur ce nom-là...) ;
  • il y a pas moins de six références (sur neuf, soit les deux tiers de la page) au blog de Pierre Gosselin NoTrickZone, une référence effectivement, mais en matière de désinformation uniquement ;
  • sur les trois résultats "non-NoTrickZone", donc supposés avoir une éventuelle crédibilité, on trouve seulement un papier de Kirstein, datant de...1981, sans aucune mention de la moindre citation, et dont le texte est...not available ! (non disponible en bon français) ;
  • un deuxième résultat "non-NoTrickZone" concerne un Werner Mraz et un Lincoln Kirstein, peut-être de la famille de notre Werner Kirstein ;
  • le troisième résultat "non-NoTrickZone" est relatif à une étude qui cite Werner Kirstein à cinq reprises, mais nous n'en saurons pas plus que « Kirstein 2013 », sans autre précision.
Il est intéressant de noter que le dernier résultat mentionné ci-dessus fait référence à une étude d'une certaine Zehra Wellmann, de l'université allemande de Tübingen, intitulée The successful Securitization of Climate Change in Germany: A Climate Change in Energy, Economy and Diplomacy, que Google me traduit malicieusement par La titrisation réussie du changement climatique en Allemagne : Un changement climatique dans l'énergie, l'économie et la diplomatie...Le mot anglais securitization n'existe pas vraiment en anglais, il est dérivé du verbe securitize qui signifie titriser, c'est-à-dire transformer un actif en titre financier que l'on va pouvoir ainsi négocier.

La môme Zehra se mélange un peu les pinceaux dans la terminologie, écrivant securitisation (avec un s) ou securitization (avec un z) en commettant à mon avis ce que l'on appelle un barbarisme, c'est-à-dire en construisant un mot tout en partant du mot security, qui a plusieurs sens en anglais : sécurité, garantie ou titre, essentiellement ; on comprend donc pourquoi Google ne trouve que le mot français titrisation à se mettre sous la dent, il n'en connaît pas d'autre !

Il est évident que le sujet n'est pas la titrisation mais les mesures de sécurité concernant le changement climatique (en Allemagne et quelques autres pays), puisqu'elle écrit page 2 : « De manière générale, la [securitisation] peut être définie comme un « processus discursif à travers lequel une compréhension intersubjective est construite au sein d'une communauté politique pour traiter quelque chose comme une menace existentielle à un objet référent valorisé et pour permettre un appel à des mesures urgentes et exceptionnelles » (Trombetta 2012) », ce qui clarifie les choses, n'est-ce pas ?

Mais on lui pardonnera ses approximations lexicales, là n'est pas le plus important, ce qui est intéressant dans son étude est notamment ce passage :
Most of the German scientific and civil society actors share the distinct discursive consensus that climate change is a threat to valued referent objects, such as individuals, biodiversity or the ecosystem as a whole. A relatively small group of climate sceptics continues to follow the antithetic narrative that the climate catastrophe, global warming or climate change are lies produced by an overly hysterical coalition of national and international climate scientists (cp. Bachmann 2007; Vahrenholt/Lüning 2012) . (La plupart des acteurs scientifiques et de la société civile allemands partagent le consensus discursif distinct selon lequel le changement climatique est une menace pour les objets référents valorisés, tels que les individus, la biodiversité ou l'écosystème dans son ensemble. Un groupe relativement restreint de sceptiques climatiques continue de suivre le récit antithétique selon lequel la catastrophe climatique, le réchauffement planétaire ou le changement climatique sont des mensonges produits par une coalition trop hystérique de climatologues nationaux et internationaux (Bachmann 2007, Vahrenholt / Lüning 2012).)
Oui c'est intéressant car des connexions apparaissent ; d'abord on remarquera que la communauté climatosceptique en Allemagne est réduite à « un groupe relativement restreint », tout comme en France et dans le monde entier par la même occasion, ensuite on notera les noms de Vahrenholt et Lüning que nous avons déjà rencontrés dans mon billet du 11 décembre 2016, Une nouvelle époustouflante en provenance de Skyfall : il va bientôt faire froid ! . Ce billet m'avait valu pas moins de 95 commentaires, avec l'entrée en lice d'un certain BenHague qui s'est depuis distingué à de multiples reprises par la (/ironie on) pertinence (/ironie off) de ses propos.

Et les connexions sont confirmées quand on consulte l'indispensable Desmogblog sur monsieur Werner Kirstein, on y trouve cet article intitulé European Institute for Climate and Energy (EIKE) dans lequel on peut lire ceci :

December 4, 2010
The European Institute for Climate and Energy (EIKE) organized the third “International Climate & Energy Conference (Internationale Klima- und Energiekonferenz) in Berlin. [15] 
Event Partners included the Berlin Manhattan Institute and the Committee for a Constructive Tomorrow (CFACT).
Speakers included: 
[...]
[...]

Werner Kirstein

[...]
[...]
Tout s'éclaire, et c'est le cas de le dire, car notre ami Werner Kirstein fait partie de la bande des « solaristes », cette catégorie assez répandue de climatosceptiques qui croient toujours, en 2018, que le soleil a une influence primordiale sur le réchauffement climatique de la planète !

Alors maintenant, pour finir, pourquoi ce clown de Kirstein nous parle-t-il de changement climatique « politico-généré » ?

Il nous l'explique dès le début de sa prestation :
  • à 3:45 : Le mot politico-généré je dois dire que je ne le connaissais pas avant non plus, je me suis dit que ça résumerait mieux la chose que le changement climatique non causé par l'homme. Il n'existe pas de terme pour changement climatique non causé par l'homme mais puisque anthropogène veut dire fait par l'homme mais que c'est fait par la politique alors je me suis dit politico-généré (applaudissements) , j'espère que j'ai inventé là un nouveau mot.
Dans la vidéo la traduction écrite a dû être effectuée par un robot ou par un illettré, donc mieux vaut se fier à la traduction vocale qui semble plus près de la réalité...

Si on s'arrête à ce premier passage (ne vous inquiétez pas, nous n'irons pas jusqu'au bout, c'est vraiment trop pénible) on voit que ce monsieur traduit « variation naturelle du climat » par « changement climatique politico-généré », allez comprendre par quels mécanismes complexes il en est arrivé à cette absurdité ; en effet, un « changement climatique non causé par l'homme » est tout bonnement un changement climatique naturel, causé par la nature, et le traduire par un nouveau mot (dont il est très fier le monsieur) dans lequel il a implanté une notion de politique est un tour de passe-passe assez prodigieux quand on y réfléchit deux secondes.

Par ailleurs anthropogène ne signifie pas exactement « fait par l'homme » mais plutôt « qui est relatif à l'espèce humaine » ou bien « causé par l'activité humaine », et sauter de l'« anthropogène » à la « politique » sans aucune transition est un véritable exploit digne d'un triple sauteur franchissant les 20 mètres, notre conférencier devrait s'inscrire aux prochains JO.

Mais la bouillie pour chat continue.
  • à 4:12 : (quand les applaudissements de la foule déchainée ont enfin cessé) A ce sujet le changement climatique anthropogène [incompréhensible] de cela il y a déjà deux personnes qui en ont parlé lors d'une AZK c'est Helmut Hartmann et Helmut Bodiger (pas sûr de l'orthographe, je ne suis pas germanophone...). Ils sont déjà venus ici et ils ont parlé du changement climatique anthropogène. Je l'ai nommé différemment comme je viens de le dire en utilisant le terme de changement climatique politicogène, je trouve que ça résume mieux la chose. Alors voyons ensemble. Là nous voyons déjà la première image (il montre à l'écran un globe terrestre stylisé sur lequel on peut lire IPCC tout en haut, et au milieu Der anthropogene politogene Klimawandel) qui s'affiche. Tout le monde connaît cet IPCC, Intergovernmental Panel on Climate Change, c'est une institution politique [...]
Je vous avais promis que nous n'irions pas jusqu'au bout, je tiens parole, il est temps de s'arrêter là tellement ça pue le réchauffé (avec jeu de mot bien sûr) avec « le GIEC est politique », en insultant au passage :
  • les milliers de scientifiques dont les travaux sont repris par le GIEC
  • l'assistance en lui faisant croire que ce sont les politiques qui dictent aux scientifiques ce qu'ils ont à écrire dans leurs travaux
  • l'intelligence humaine de manière générale
Bref, avec Werner Kirstein nous avons un magnifique exemplaire de clown s'évertuant à amuser la galerie en lui racontant les sornettes dictées par qui-vous-savez.

Un de plus me direz-vous, sauf BenHague qui lui trouvera encore et toujours des circonstances exténuantes.

Mais peut-être que BenHague était dans l'assistance qui manifestait son grand intérêt sur ce que pérorait l'orateur ?



Je pense qu'il se reconnaitra.




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