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vendredi 17 juin 2016

L'assurance du changement climatique

S'il y a bien quelque chose qui motive une société commerciale ou industrielle, c'est bien l'espoir d'un profit, ou retour sur investissement comme on appelle classiquement la juste récompense d'un effort consenti à un moment donné.

En la matière les entreprises dédiées aux énergies fossiles en font la preuve continuelle et pour contrer ceux qui voudraient réduire leurs marges et dividendes (et hauts salaires) à venir elles n'hésitent pas à nier qu'un réchauffement climatique existe ou que ce réchauffement soit néfaste pour l'humanité.

Cependant il existe une corporation, elle aussi intéressée au premier chef par l'argent (qu'elle peut engranger et redistribuer à qui de droit), mais qui ne parait pas suivre le même chemin, ou la même logique, que ceux qui prêchent pour davantage de production/extraction de combustible afin d'alimenter notre machine consumériste : il s'agit des assureurs.

Vu dans le magazine Challenges du 16 au 22 juin (n°482) un article intitulé Les assureurs craignent d'être un jour débordés, avec en sous-titre : La succession de désastres climatiques peut menacer le régime de catastrophe naturelle.

Si les assureurs commencent à s'inquiéter sérieusement de la possibilité de perdre de l'argent à cause de catastrophes naturelles allant en augmentant, ce qui au passage est en contradiction avec ce que les climatosceptiques prétendent, alors je pense qu'il faut peut-être faire attention à ce qu'ils disent, car cela va de toute façon nous impacter quand nous devrons payer notre cotisation et constaterons que la part catastrophes naturelles a subi une hausse significative.

Nous pourrons toujours contester cette hausse de cotisation et certains ne manqueront pas de le faire en arguant que les assureurs nous prennent pour des poires et se "servent" du réchauffement climatique comme d'une sorte d'alibi pour augmenter leurs tarifs ; il sera cependant assez facile de vérifier dans leurs comptes ce qu'il en est réellement et notamment si leurs profits et distributions de dividendes ont augmenté, diminué ou sont restés stables.

Selon l'article de Challenge cité plus haut :
  • Le montant des dégâts liés aux aléas naturels va doubler d'ici à 2040 par rapport à la période 1988-2013, selon l'Association française de l'assurance.
J'ai retrouvé cette étude de l'Association française de l'assurance intitulée Risques climatiques : quel impact sur l'assurance contre les aléas naturels à l'horizon 2040 ?

Après une préface de Jean Jouzel qui ne manquera pas d'attirer les sarcasmes des climatosceptiques, l'introduction nous informe que :
  • Les assureurs, forts d’un historique chiffré en matière d’indemnisation des dommages causés par les aléas naturels survenus sur le territoire français métropolitain, ont tenté de répondre à travers l’étude « Changement climatique et assurance » à la question suivante :
    Peut-on chiffrer l’impact du changement climatique sur l’assurance à l’horizon 2040 ?
Evidemment l'étude ne concerne que le territoire métropolitain français, excluant donc l'Outre-mer. Cependant, même si cette étude est limitée dans l'espace et ne concerne qu'une période d'une cinquantaine d'année (de 1988 à 2039) qui peut être considérée comme relativement courte pour juger de l'évolution d'événements extrêmes entrainant des dommages aux biens et aux personnes, on peut toutefois estimer qu'il s'agit d'un indicateur utile que l'on peut parfaitement prendre en compte.

Un bémol cependant à souligner : les indemnisations des assureurs ne représentent pas vraiment la réalité des événements extrêmes pouvant survenir sur la planète Terre ; un grand nombre d'ouragans ou autres calamités se produisent dans des zones peu ou pas peuplées, donc sans provoquer de dommages significatifs qui ne seront donc pas reportés par les statistiques des assureurs, par conséquent ces statistiques sont toujours à prendre avec des pincettes pour ce motif, par contre, concernant un territoire limité comme la France métropolitaine, qui présente très peu de zones inhabitées, il est évident qu'un événement extrême aura de manière quasi systématique une répercussion représentative sur les statistiques des assureurs.

Un premier graphique nous informe sur les indemnisations versées entre 1988 en 2014 :



 Il est bien sûr dommage de ne pas avoir des données bien plus anciennes, remontant par exemple au milieu de la décennie 1970 puisque c'est à partir de cette époque que l'on date le véritable décollage du réchauffement climatique actuel (après une "pause" ayant eu lieu dans les années 1950-1960, voir ici) ; on peut cependant noter que les indemnités versées n'ont pas vraiment tendance à décroitre...

Assez ironiquement on peut remarquer ce passage bizarre dans les projections pour les années futures "à l'horizon 2040" :
  • Aléa climatique naturel
    •  Au cours des 25 dernières années, la France a subi des événements naturels significatifs dont la période de retour est supérieure à 25 ans. À l’inverse, nous n’avons pas subi ces 25 dernières années d’événement de ce type qui pourrait très bien survenir dans les 25 prochaines années (inondation majeure de la Seine ou de la Loire par exemple)
Comme on a pu récemment le constater, cette prédiction faite fin 2015 s'est réalisée bien plus tôt que prévu ! (on peut néanmoins s'interroger sur la formulation contradictoire : au cours des 25 dernières années est-que la France a subi, ou non, des événements naturels significatifs...?)
 
Suivent plusieurs analyses "par périls" :
  • Sécheresse
    • je me sens d'autant plus concerné par ce point que mon habitation se trouve en terrain argileux vulnérable au phénomène de subsidence !
  • Inondations
    • pour les récentes inondations de mai-juin le coût avoisinerait 1 milliard d'euros (pour seulement quelques jours de pluies...) sans que l'on puisse en attribuer la totalité au seul réchauffement climatique (voir ci-dessus le point sur les aléas naturels) ; d'ailleurs l'impact "changement climatique" dans les inondations est jugé faible par les assureurs (seulement 1 milliard d'euros sur un total de 34) 
  • Submersion marine
    • dans ce cas l'impact "changement climatique" est de 25% de la hausse des indemnisations.
  • Tempête
    • je suis heureusement relativement peu concerné par ce risque ! A noter que les assureurs ne s'engagent pas sur ce point, car ils notent "une grande incertitude scientifique autour des effets du changement climatique sur ce péril" ; mais grande incertitude ne signifie aucunement qu'il n'y a pas de lien...
 La conclusion de l'étude est intéressante et nous apprend ce qui suit :
  • C'est l'enrichissement global du pays (densité et valeur moyenne des logements, des entreprises, des biens des collectivités territoriales) qui constitue la majeure partie de l'augmentation des indemnisations pour les 26 ans à venir par rapport à la période 1988-2014 : 43% à 19 milliards d'euros
  • C'est ensuite le changement climatique qui constitue le deuxième facteur d'augmentation : 30% à 13 milliards d'euros
  • Ce changement climatique serait surtout présent sur le péril sécheresse, à 8 milliards d'euros
  • La submersion marine serait le deuxième péril lié au changement climatique, à 4 milliards d'euros
 
Jacques Duran, sur son site Pensée unique, se contente de mentionner des statistiques émanant de l'assureur AON, mais le graphique qu'il montre ne couvre que la période 2004-2014 et ne dit rien sur les prédictions de cet assureur sur les risques futurs.
 
Personnellement, à choisir des informations en provenance d'un assureur Lambda, je préfère à tout prendre regarder ce que dit un réassureur, c'est à dire un assureur d'assureur, en l'occurrence l'allemand Munich RE ou le suisse Swiss RE.
 
Ainsi Munich RE nous informe qu'il n'est en rien climatosceptique, le discours est en totale opposition par rapport à ce que nous pourrions lire chez, par exemple, un pétrolier !
  • How will climate change alter the landscape of natural hazards and risks over the long term?
  • In order to develop scientific scenarios showing the long-term impacts from climate change, the potential paths for the development of greenhouse gas concentrations in the atmosphere need to be fed into the climate models. In this context, the Fifth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change (IPCC) – published in 2013 and 2014 – defines the Representative Concentration Pathways (RCP), which also indicate the extent to which radiated energy per area and time (radiative forcing) will have increased due to anthropogenic factors by the end of the 21st century compared to the pre-industrial period. 
 Où l'on voit clairement que chez un assureur les modèles climatiques ou les rapports du GIEC ne sont pas considérés comme des "objets" inutiles !
 
 Chez Swiss RE on est également sur la même ligne éditoriale :
  • Re/insurance plays an important role in managing climate and natural disaster risk, and that's why it's part of Swiss Re's core business.
  • According to the latest sigma study "Natural catastrophes and man-made disasters" there were 353 catastrophe events across the world in 2015, up from 339 in 2014. Of those, 198 were natural catastrophes, the highest ever recorded in one year, and up from 191 in 2014.
    • d'après Jacques Duran "il n'y [aurait] aucune tendance à l'augmentation du nombre des calamités à l'échelle du globe" (sans commentaire...)
  • This high number of occurrences can be contributed to the fact that cities are becoming larger, attracting more people and sparking infrastructure growth, and climate change. When a natural disaster strikes, the dense population and asset concentration leads to losses. These losses can severely impact not only a country's economy, but the people who live there as well.
  • Despite a harsh winter season in the US, overall 2015 was the hottest year since 1850.Exceptionally high temperatures and lack of rainfall caused drought and wildfires in many regions. In Europe, summer temperatures remained above 30°C for long stretches. Countries in Eastern Europe were particularly hard hit with drought conditions lingering through to the end of the year. The US experienced its worst year for wildfires since 1960 because of the heat and dry conditions. Heatwaves claimed a number of lives all over the world.
    • pourtant Jacques Duran nous affirme sérieusement que "le bilan des pertes humaines n'est pas en hausse mais en baisse." (sans commentaire...)
  • Et comparons le graphique issu du Sigma report de Swiss RE avec celui de Jacques Duran :
    • Swiss RE
 
    •  Jacques Duran (issu du seul rapport du groupe AON
 
 
 Comment dire...?

D'un côté nous avons un graphique émanant d'un réassureur, couvrant une période de 45 ans (de 1970 à 2015) ; de l'autre nous avons un graphique issu d'un "simple" assureur, couvrant une période de 10 ans (de 2004 à 2014)

Manifestement ces deux graphiques ne sont pas comparables, la question qui tue est celle-ci : à qui doit-on le plus faire confiance ?

Je laisse à chacun le soin de répondre à cette question en son âme et conscience.


*****

Addendum

Au temps pour moi, après relecture attentive et supplément de documentation je me suis aperçu que AON Benfield, sité par Jacques Duran, est en fait un courtier en réassurance, alors que je pensais qu'il s'agissais d'une compagnie d'assurance.

Cela ne change finalement pas grand chose car si les données fournies par ce courtier et reprises par Jacques Duran sont bien correctes, il n'en reste pas moins que quand on lit l'impact forecasting de ce même groupe on s'aperçoit qu'ils utilisent, les malheureux, des modèles afin de prévoir les évènements extrêmes futurs !
  • About Impact forecasting
    • Impact Forecasting LLC is a catastrophe model development center of excellence within Aon Benfield whose seismologists, meteorologists, hydrologists, engineers, mathematicians, GIS experts, finance, risk management and insurance professionals analyze the financial implications of natural and man-made catastrophes around the world. Impact Forecasting’s experts develop software tools and models that help clients understand underlying risks from hurricanes, tornadoes, earthquakes, floods, wildfires and terrorist attacks on property, casualty and crop insurers and reinsurers.
Par contre j'imagine qu'il faut être client d'AON Benfield pour avoir connaissance des résultats fournis par les modèles en question, ce qui arrange bien Jacques Duran car il n'a pas besoin d'en parler sur son site ; et il ne faut pas non plus compter sur lui pour évoquer l'étude de l'Association française de l'assurance mentionnée plus haut...


 

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