samedi 26 août 2017

Externalités et subventions

J'ai déjà évoqué à plusieurs reprises ce que l'on appelle les externalités, la première fois, je pense, dans mon billet intitulé Petite leçon de comptabilité à l'usage des terriens dans lequel j'écrivais à ce sujet :
  • Les fossiles n'ont apporté leurs bienfaits qu'aux riches, aux riches des pays riches et pauvres, les pauvres, eux, se contentant des miettes et supportant les effets négatifs encore appelés "externalités".
Par "riches" j'entendais bien sûr toutes les personnes qu'on ne peut pas considérer comme "pauvres", par conséquent je m'incluais moi-même dans le lot, car je ne me considère effectivement pas comme pauvre et je bénéficie de la plupart des "avantages" procurés par les énergies fossiles (gaz, charbon et pétrole), c'est-à-dire celles qui non seulement polluent et nous promettent des lendemains qui déchantent avec tout le CO2 qu'elles envoient dans l'atmosphère, mais aussi celles qui, un jour, seront soit trop chères pour être exploitées soit carrément épuisées.

La plupart du temps quand on parle d'externalités on pense à celles qui ont un impact négatif ; par exemple :
  • une autoroute ou une voie TGV servent à transporter le plus grand nombre possible de gens le plus vite possible, mais elles incommodent les riverains qui ne "bénéficient" que des aspects négatifs ;
  • un aéroport est très utile pour ceux qui désirent voyager rapidement et loin, mais là aussi les riverains subissent les contraintes liées au bruit ;
  • une centrale au charbon produit de l'électricité utile pour un certain nombre de personnes, mais empoisonne littéralement l'air par ses rejets nocifs ;
  • une porcherie va empester le voisinage ;
  • une mine va déverser des produits dangereux dans les nappes phréatiques et les cours d'eau ;
  • etc.
La liste est longue et on peut consulter Wikipedia pour avoir d'autres exemples.

En résumé, l'externalité négative est générée par des individus (à titre personnel ou plus souvent de manière collective) qui profitent d'un avantage procuré par un bien ou un service sans subir les coûts qui seront supportés par d'autres personnes qui n'ont pas forcément accès aux mêmes biens ou services.

D'après ce document du FMI d'un certain Thomas Helbling les externalités sont essentiellement "techniques" :
  • La plupart des externalités sont dites «techniques». C’est le terme employé lorsque les effets indirects influent sur les possibilités de consommation et de production d’autres personnes, mais que le prix du bien consommé ou produit n’en tient pas compte. De ce fait, il y a un écart entre les rendements ou les coûts privés et les rendements ou les coûts pour la société.
Pour le dire autrement, on privatise les profits et on socialise les coûts : quelques individus "profitent" d'une prestation qui "coûte" à d'autres qui n'en voient pas la couleur ; mais parfois celui qui subit peut se transformer en tortionnaire, par exemple lorsque le riverain (d'un aéroport, d'une autoroute ou d'une ligne TGV) prend à son tour l'avion, la voiture, le train, ce qui pratiquement arrive assez souvent il faut bien l'avouer ; cependant pour ce qui est du CO2 émis dans l'atmosphère et provoquant la hausse des températures on peut penser que ceux qui souffrent ou vont souffrir sont et seront suffisamment nombreux pour que l'on étudie la question avec sérieux.

Mais il y a aussi des externalités à impact positif, dans lesquelles, nous dit Wikipedia, « un acteur rend un service économique aux tiers sans être récompensé » ; on pense immédiatement au bénévolat qui est peut-être l'archétype du service rendu sans espoir (ou désir) de récompense en retour, mais il y a plus subtil encore...

C'est un article paru sur Vox et intitulé Wind and solar power are saving Americans an astounding amount of money (Le vent et l'énergie solaire épargnent aux Américains énormément d'argent) qui a attiré mon attention sur le sujet.

L'article fait en vérité référence à une étude publiée dans nature energy : The climate and air-quality benefits of wind and solar power in the United States (Les bénéfices sur le climat et la qualité de l'air de l'énergie éolienne et solaire aux États-Unis) dont voici l'introduction :
  • Wind and solar energy reduce combustion-based electricity generation and provide air-quality and greenhouse gas emission benefits. These benefits vary dramatically by region and over time. From 2007 to 2015, solar and wind power deployment increased rapidly while regulatory changes and fossil fuel price changes led to steep cuts in overall power-sector emissions. Here we evaluate how wind and solar climate and air-quality benefits evolved during this time period. We find cumulative wind and solar air-quality benefits of 2015 US$29.7–112.8 billion mostly from 3,000 to 12,700 avoided premature mortalities, and cumulative climate benefits of 2015 US$5.3–106.8 billion. The ranges span results across a suite of air-quality and health impact models and social cost of carbon estimates. We find that binding cap-and-trade pollutant markets may reduce these cumulative benefits by up to 16%. In 2015, based on central estimates, combined marginal benefits equal 7.3¢ kWh−1 (wind) and 4.0¢kWh−1 (solar).
    • Les énergies éolienne et solaire réduisent la production d'électricité à base de combustion et fournissent des avantages pour la qualité de l'air et les émissions de gaz à effet de serre. Ces avantages varient considérablement selon la région et le temps. De 2007 à 2015, le déploiement de l'énergie solaire et éolienne a augmenté rapidement alors que les changements réglementaires et les variations des prix des carburants fossiles ont entraîné des réductions importantes dans les émissions globales du secteur de l'énergie. Nous évaluons ici comment les avantages du vent et du solaire sur le climat et la qualité de l'air ont évolué au cours de cette période. Nous trouvons des avantages cumulatifs sur la qualité de l'air liés au vent et au solaire compris entre 29,7 et 112,8 milliards de dollars en valeur 2015, principalement dus aux 3 000 à 12 700 décès prématurés évités, et des avantages climatiques cumulatifs entre 5,3 et 106,8 milliards de dollars en valeur 2015. Les fourchettes (ranges) couvrent les résultats de toute une série de modèles de qualité de l'air et d'estimations d'impact sur la santé et du coût social du carbone. Nous constatons que les marchés obligatoires de quotas (cap-and-trade) de polluants peuvent réduire ces avantages cumulatifs jusqu'à 16%. En 2015, selon des estimations moyennes (central estimates), les avantages marginaux combinés sont égaux à 7,3 ¢ kWh-1 (vent) et 4,0 ¢ kWh-1 (solaire).

Les bénéfices moyens peuvent être facilement visualisés par ce graphique repris de l'étude par le Berkekley Lab :


Dans l'étude elle-même c'est un peu plus détaillé :

Figure 4 | Annual avoided air-quality and climate damage. a, Annual air pollution benefits from wind power. b, Annual climate benefits from wind power. c, Annual air pollution benefits from solar power. d, Annual climate benefits from solar power. The bars represent the range of benefits spanning the range of air quality models (a,c) or the SCC estimates (b,d).

J'utiliserai les conclusions mentionnées dans Vox qui me paraissent plus claires que le résumé de l'étude :
  • From 2007 to 2015, wind and solar in the US reduced SO2, NOx, and PM2.5 by 1.0, 0.6, and 0.05 million tons respectively;
    • reduction of those local air pollutants helped avoid 7,000 premature deaths (the central estimate in a range from 3,000 to 12,700);
    • those avoided deaths, along with other public health impacts, are worth a cumulative $56 billion (the central estimate in a range from $30 to $113 billion);
    • wind and solar also reduced CO2 emissions, to the tune of $32 billion in avoided climate costs (the central estimate in a range from $5 to $107 billion).
      • De 2007 à 2015, le vent et l'énergie solaire aux États-Unis ont réduit respectivement le SO2, le NOx et le PM2.5 de 1,0, 0,6 et 0,05 million de tonnes;
        -La réduction de ces polluants atmosphériques locaux a permis d'éviter 7 000 décès prématurés (l'estimation moyenne dans une fourchette de 3 000 à 12 700);
        -Ces décès évités, ainsi que d'autres impacts sur la santé publique, valent 56 milliards de dollars cumulés (l'estimation moyenne dans une fourchette de 30 à 113 milliards de dollars);
        -Le vent et le solaire ont également réduit les émissions de CO2, ce qui représente 32 milliards de dollars de coûts climatiques évités (l'estimation moyenne dans une fourchette de 5 à 107 milliards de dollars).

Ce sont ces bénéfices et avantages qui justifient amplement que les énergies renouvelables soient subventionnées :
  • The main rationale for these subsidies is that wind and solar produce, to use the economic term of art, “positive externalities” — benefits to society that are not captured in their market price. Specifically, wind and solar power reduce pollution, which reduces sickness, missed work days, and early deaths. Every wind farm or solar field displaces some other form of power generation (usually coal or natural gas) that would have polluted more.
    • La principale logique de ces subventions est que l'éolien et le solaire produisent, pour utiliser la terminologie économique, des « externalités positives » - des bénéfices pour la société qui ne sont pas pris en compte dans les prix de marché. Plus précisément, l'énergie éolienne et solaire réduit la pollution, ce qui réduit les maladies, les jours de travail manqués et les décès précoces. Chaque parc éolien ou solaire remplace une autre forme de production d'électricité (généralement du charbon ou du gaz naturel) qui aurait pollué davantage.
Voilà donc nos externalités positives en actions, qui justifient que les énergies renouvelables soient subventionnées afin de tenir compte des coûts négatifs (i.e. des économies) dont elles font indirectement bénéficier la société dans son ensemble ; alors que les énergies fossiles doivent au contraire être taxées afin qu'elles supportent réellement les coûts qu'elles font subir à la société de par leur activité polluante.

Mais est-ce que les "renouvelables" sont vraiment subventionnées correctement par rapport à ce que reçoivent de leur côté les "fossiles" ?

Car oui, les énergies fossiles continuent à être subventionnées, même si cela peut (doit)  paraître anormal.

Le site electrek nous informait en décembre 2016 que « Fossil-fuel subsidies dropped sharply by 35%, still more than double the money spent on renewable energy subsidies (Les subventions liées aux combustibles fossiles ont fortement diminué de 35%, mais représentent encore plus du double de l'argent consacré aux subventions à l'énergie renouvelable) » ; mais attention...
  • “The value of fossil-fuel consumption subsidies dropped in 2015 to $325 billion, from almost $500 billion the previous year, reflecting lower fossil-fuel prices but also a subsidy reform process that has gathered momentum in several countries.” It’s important to note here that we are only talking about direct financial incentives. To this day, the fossil fuel industry is still strongly subsidized by taxpayers’ money even before accounting for the cost they make society incur due to health and climate impacts of the emissions they produced.
    • "La valeur des subventions à la consommation de combustibles fossiles a chuté en 2015 à 325 milliards de dollars, contre près de 500 milliards de dollars l'année précédente, reflétant la baisse des prix des combustibles fossiles, mais aussi un processus de réforme des subventions qui s'est accéléré dans plusieurs pays". Il est important de noter ici que nous ne parlons que d'incitations financières directes. À ce jour, l'industrie des combustibles fossiles est encore fortement subventionnée par l'argent des contribuables, avant même de tenir compte du coût qu'ils engendrent en raison de la santé et des impacts climatiques des émissions qu'ils produisent.
Eh oui, c'est là que cela devient intéressant, quand on regarde de l'autre côté de l'arbre on voit la forêt...
  • An IMF study published last year found that the fossil fuel industry was receiving the equivalent of ~$5 trillion in subsidies per year when accounting for those impacts.
    • Une étude du FMI publiée l'année dernière a révélé que l'industrie des combustibles fossiles recevait l'équivalent de 5 billions (mille milliards) de dollars de subventions par année en tenant compte de ces impacts.
5 mille milliards de dollars par an en comptant toutes les externalités négatives générées par les industries fossiles !

L'étude du FMI, organisme qu'on ne peut pas qualifier de communiste ou d'écologique, s'intitule Counting the Cost of Energy Subsidies (Décompte du coût des subventions énergétiques) et mentionne en introduction :
  • Energy subsidies are projected at US$5.3 trillion in 2015, or 6.5 percent of global GDP, according to a recent IMF study. Most of this arises from countries setting energy taxes below levels that fully reflect the environmental damage associated with energy consumption.
    • Les subventions à l'énergie sont projetées à 5,3 billions (mille milliards) de dollars américains en 2015, soit 6,5% du PIB mondial, selon une récente étude du FMI. La plupart proviennent des pays qui fixent des taxes sur l'énergie inférieures aux niveaux qui reflètent pleinement les dommages environnementaux associés à la consommation d'énergie.
L'étude parle de subventions à l'énergie sans spécifier de quelle source il s'agit, mais en lisant le texte il est évident que ce ne sont pas les renouvelables qui représentent la plus grande partie...
  • The bulk of energy subsidies in most countries are due to undercharging for domestic environmental damage, including local air pollution—especially in countries with high coal use and high population exposure to emissions—and broader externalities from vehicle use like traffic congestion and accidents.
    • La majeure partie des subventions énergétiques dans la plupart des pays est due à une minoration des dommages environnementaux domestiques, y compris la pollution atmosphérique locale, en particulier dans les pays où l'utilisation du charbon est élevée et avec une forte exposition de la population aux émissions, et les externalités plus larges de l'utilisation des véhicules, comme la congestion du trafic et les accidents.
Mais le rapport du FMI va encore plus loin :
  • Eliminating global energy subsidies could reduce deaths related to fossil-fuel emissions by over 50 percent and fossil-fuel related carbon emissions by over 20 percent. The revenue gain from eliminating energy subsidies is projected to be US$2.9 trillion (3.6 percent of global GDP) in 2015. This offers huge potential for reducing other taxes or strengthening revenue bases in countries where large informal sector constrains broader fiscal instruments.
    • L'élimination des subventions mondiales en matière d'énergie pourrait réduire de plus de 50 pour cent les décès liés aux émissions de combustibles fossiles et les émissions de carbone liées aux combustibles fossiles de plus de 20 pour cent. Le gain tiré de l'élimination des subventions énergétiques devrait atteindre 2,9 billions (mille milliards) de dollars (3,6 pour cent du PIB mondial) en 2015. Cela offre un énorme potentiel pour réduire d'autres taxes ou renforcer les bases de revenus dans les pays où un grand secteur informel limite les instruments financiers plus étendus.


J'avais déjà écrit en novembre 2015 un article intitulé Subventions directes : énergies fossiles contre renouvelables dans lequel je mentionnais un article du magazine Challenges qui disait :
  • Les subventions directes aux énergies fossiles dépassaient les 500 milliards de dollars dans le monde en 2014, soit 4 fois les subventions aux énergies renouvelables.
A l'occasion de ce billet je signalais qu'un charlot membre du Collectif des climato(it)réalistes considérait qu'une déduction fiscale ne pouvait pas être considérée comme une subvention, tentant ainsi vainement de minimiser autant qu'il le pouvait le montant des subventions versées aux énergies fossiles ; évidemment dans l'esprit de ce monsieur les externalités négatives doivent être considérées comme quantité négligeable, et je ne serais même pas étonné qu'il aille jusqu'à nier l'existence de ces externalités, car comme l'explique le site Wikiberal :
  • L'École autrichienne d'économie refuse la théorie des externalités. La notion d'externalité positive ou négative est :
    • arbitraire : la même externalité peut être ressentie comme positive pour une personne et négative pour une autre ; l'action correctrice des hommes de l'État n'a aucune justification, faute de connaître a priori la satisfaction ou l'insatisfaction qui résulte de l'externalité ; seul l'échange entre les personnes concernées permet de régler le "problème", car les préférences ne sont pas connues et n'apparaissent que par suite de l'action des personnes ;
    • contradictoire : les externalités sont présentées comme une conséquence du droit de propriété, alors que le changement du "niveau de satisfaction" causé par l'externalité était imprévisible pour les personnes affectées ; l'intervention coercitive remet en cause le droit de propriété et apporte une incertitude supplémentaire (on peut dire qu'elle constitue une externalité supplémentaire).
  • Certaines "externalités négatives" sont fictives, d'autres sont de simples violations du droit. Les prétendues externalités n'aboutissent qu'à une justification de l'interventionnisme étatique coercitif (notamment via la taxation, préconisée par Arthur Cecil Pigou pour compenser les "externalités négatives"), là où le contrat, l'échange, la propriété et la responsabilité peuvent fournir des solutions non-violentes.
On comprend mieux maintenant les adorateurs de Mises et d'Hayek (ils sont légion sur Contrepoints, et donc également sur Skyfall...) qui refusent toute intervention de l'Etat et pensent sérieusement qu'en laissant les entreprises et les particuliers discuter calmement ensemble tout va s'arranger...

On admirera ce passage « seul l'échange entre les personnes concernées permet de régler le "problème" », car il est bien vrai que face à Monsanto ou ExxonMobil il suffit d'"échanger" afin de régler nos petits problèmes ;  et que dire de « là où le contrat, l'échange, la propriété et la responsabilité peuvent fournir des solutions non-violentes » ?

Stephen Colbert facepalm





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