dimanche 16 août 2020

Raoult pieds nus sur des charbons ardents


Je pense qu'on ne va pas tarder à voir le roi nu, à mon avis c'est l'affaire de quelques mois, on verra bien si je me trompe mais j'ai maintenant en ma possession quelques éléments qui tendent vers le grand déshabillage de l'icone de la Canebière.

Il y a bien sûr les innombrables études branlantes qui se sont succédées afin de prouver à tout prix que l'hydroxychloroquine marche bien. Dans mon dernier billet (voir Les accidents de trottinettes peuvent être traités à l'hydroxychloroquine) nous avons vu à quel point une étude nimportequoitesque pouvait très facilement être acceptée par une revue prédatrice et être ainsi par la suite référencée dans d'autres études ou bien reprise par tel ou tel site à titre de preuve irréfutable.

On me retorquera qu'il y a eu l'étude foireuse de Mehra et al. parue dans le Lancet (voir wikipedia), sauf que cette étude a été très rapidement rétractée, au contraire de toutes les autres études foireuses, dont celles de Didier Raoult et consorts, qui sont toujours présentes et disponibles pour alimenter les blogs conspirationnistes divers vantant les bienfaits de la tisane marseillaise.

Mais récemment on en sait un peu plus sur le cas Raoult et son traitement miracle à base d'hydroxychloroquine et d'azithromycine ; pas plus tard que le 9 août dernier paraissait sur Futura Santé l'article Fin de partie pour la chloroquine dans lequel on en apprend de bien belles.

Ainsi dès le mois de mars il était possible de prouver que l'hydroxychloroquine ne pouvait pas marcher, rien que ça ! On peut lire ceci :
Avec ce qu'on savait dès la fin mars au sujet de l'HCQ, autant sur le rationnel pré-clinique que sur son passif mitigé dans les infections virales, il ne fallait pas conduire ces études.
L'explication est assez technique et peut être résumée ainsi (propos du professeur Mathieu Molimard, Chef de Service du Département de Pharmacologie Médicale de Bordeaux, spécialisé en pneumologie et en pharmacologie médicale, donc a priori plutôt compétent sur le sujet) :
Nous disposons de deux études réalisées avec randomisation du traitement par rapport à un groupe contrôle depuis mars, l'une avec 30 patients à la posologie de 400 mg/j (4), l'autre avec une forte posologie de 800 mg/j chez 150 patients (5). Aucune des deux ne trouve un quelconque effet de l'hydroxychloroquine sur la sécrétion virale chez l'Homme. Ces études relativement bien conduites étant négatives, le développement devrait s'arrêter définitivement là et ne pas poursuivre en phase 3. Dès la fin mars, on savait, avec ces éléments, que l'hydroxychloroquine ne marchait pas. Reste à savoir maintenant si l'effet immunomodulateur de l'hydroxychloroquine n'a pas en fait aggravé les patients comme c'est le cas pour le chikungunya et si ce traitement n'est pas sur-représenté chez les patients présentant un syndrome post covid. Le suivi des patients à long terme dans les essais cliniques et les études de pharmacoépidémiologie devraient essayer de se pencher sur cette question.
Ce que nous dit Mathieu Molimard c'est clairement que le traitement raoultien a probablement causé plus de dommages que guéri de patients (pour la plupart asymptomatiques ou présentant des formes légères de la maladie, là c'est moi qui donne mon avis) et qu'il serait intéressant de se pencher sur la question en effectuant un suivi de ceux qui ont été traités à l'HCQ !

Pour les explications détaillées si cela vous intéresse en voici un extrait, si vous voulez en savoir davantage lisez l'article en entier :
Dans les études publiées sur des cultures de cellules animales infectées, on constate que, comme pour les autres virus, il faut une concentration extracellulaire d'hydroxychloroquine très élevée (concentration efficace médiane ou EC50 = 5 μM (3) ) pour obtenir un effet in vitro. Cela signifie que l'EC90 est encore plus élévé. Une telle concentration est difficilement atteignable chez l'Homme du fait d'une toxicité à partir de 2 μM dans le plasma. D'une manière générale, l'ensemble des médicaments administrés par voie systémique ont des EC50 entre 10-9 et 10-6. Au-delà, les concentrations sont difficiles à atteindre sauf en traitement topique (c'est-à-dire local : aérosol pour les bronches, crème pour la peau, etc.). Surtout, plus l'EC50 est élevé, plus on perd la sélectivité et plus on touche de nombreux récepteurs et organes, ce qui est souvent source d'effets indésirable ou de toxicité.
Bref si vous voulez traiter un patient atteint du covid-19 avec de l'HCQ + AZ vous devez lui administrer une dose létale, et le patient meurt guéri ! Si vous avez des scrupules et ne désirez pas qu'il meure (après tout c'est votre droit) alors vous lui administrez une dose homéopathique équivalente à un placébo et avec un peu de chance il survit (si vous avez une analyse différente de la mienne merci de le faire savoir en commentaire)

Avant ce passage Mathieu Molimard avait précisé :
l'effet anti-viral de l'HCQ est connu depuis des années et [...], malgré une activité anti-virale in vitro dans plusieurs pathologies comme la grippe, les résultats n'ont jamais été au rendez vous chez l'Homme. Pire, parfois, elle aggrave le pronostic comme dans le cas du Chikungunya.
Pourtant tout le monde savait cela depuis le début, y compris probablement (mais est-ce bien sûr ?) le grand professeur à barbe blanche de la cité phocéenne, ce qui n'a pas empêché ce dernier de proclamer que la chloroquine était le médicament tueur de virus qui sonnait la fin de partie de « l'infection respiratoire la plus facile à traiter » :

Ce n'est pas la peine de s'exciter (YouTube à 1:28)

On notera qu'à l'époque, en février, Raoult ne parlait que de la chloroquine, il n'était alors question ni d'hydroxychloroquine ni d'azithromycine.

Et voici comment Futura Santé conclut son récent article :
On sait aussi que ce traitement, diffusé à grande échelle, a certainement entraîné un préjudice sur la qualité du soin. En effet, le soin prodigué a certainement entraîné des effets secondaires non nécessaires chez certains individus. Aussi, les futures études épidémiologiques de pharmacovigilance pourront nous renseigner sur le préjudice en terme de vies humaines. Le traitement a-t-il aggravé la santé de patients au point d'avoir été un facteur de leur décès ? Nous ne le savons pas encore, mais nous suivrons l'affaire de près.
Oui, je pense effectivement qu'il y en a beaucoup qui suivront l'affaire de près et ne la lâcheront pas facilement ; il est en effet possible que des familles endeuillées portent plainte suite au décès d'un « patient Raoult », tout serait alors mis sur la table, il y aurait des investigations fouillées, des révélations pouvant susciter des dépôts de plaintes supplémentaires pour en arriver à une affaire du genre « Médiator » ou « Vioxx » (pour n'en citer que deux parmi d'autres)

On comprend aussi pourquoi l'IHU de Marseille ne porte pas plainte contre tous ceux qui ont sévèrement critiqué Didier Raoult parfois en le qualifiant de charlatan ou d'escroc, ce serait se tirer une énorme balle dans le pied en ouvrant une espèce de boite de Pandore avec des conséquences incalculables que l'Institut n'a très certainement pas envie de déclencher.

Pour terminer ce billet je pense intéressant de contempler le fil de discutions Twitter d'un certain Sonic #ClafoutisGate, professeur de maths (tiens, comme Rittaud, mais en plus intelligent, vous me direz que ce n'est pas dur à trouver) ayant fait de la recherche et étant donc légitime pour parler des études scientifiques avec revue par les pairs ; dans ce thread il nous explique en détail « comment ça marche, une publi scientifique ? » en commençant ainsi :
2/ J'entends parfois: "Ca vient du Lancet ? Ah bah oui mais c'est pourri paskeu le Lancet il avait dit aussi que..."
Sauf qu'un journal scientifique ne marche pas du tout comme un journal classique. Le Lancet s'est planté comme une bouse mais n'a aucune opinion. Et voici pourquoi
 Suivent une trentaine de tweets que je vous laisse lire en entier car non seulement ce n'est pas indigeste mais c'est aussi et surtout très didactique ; je ne reprendrai ici que les numéro 20 et 30 (le dernier)
20/ Alors quand Raoult et son équipe ont sorti leurs publis sur l'hydroxychloroquine, la Terre entière a été tellement étonnée de ces publis (dont la première peer-reviewée en 24h !) de nombreux chercheurs leur ont demandé les rapports de peer-review. Ben... on attend toujours...
On y voit également des critiques du Lancet et de sa fameuse « étude Surgisphere » qui fut promptement rétractée, preuve s'il en est que ce journal peut être classé dans la catégorie des « plutôt sérieux et à prendre en considération », car une grosse bourde ne signifie en rien que tout doit être jeté aux orties.
30/ Mais alors : quelle frénésie à publier des études, me direz-vous ! Et parfois pourries ! Pourquoi donc ? Et là on en vient au nombre de citations, au H-index, à l'impact-factor... Et on verra si certains sont des "star mondiales" ou les "n°1". Mais dans un prochain thread...
Et notre prof de maths prévient, en conclusion de son thread :
On me donne une idée pour un futur thread: le problème du modèle économique des publis scientifiques. Mais j'ai déjà au chaud un futur thread sur les facteurs de confusion, un autre sur les index de citation (pour voir si Raoult est vraiment une "star mondiale n°1"). On verra...
Oui on verra, et mon petit doigt me dit que certains qui plaçaient Raoult sur un piédestal risquent de se retrouver face à de très grosses désillusions.


4 commentaires:

  1. Ce virus est vraiment extraordinaire : il agit comme le révélateur des photos argentiques. La collection de charlatans et d'avides (incompétents ou pas) révélés est tout bonnement ahurissante. Je trouve cela bien plus remarquable que le bazar international qu'il a semé.

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    1. Vous savez, ce n'est guère différent de la problématique du réchauffement climatique, là aussi nous avons depuis pas mal de temps notre dose de charlatans et d'avides, auxquels il faut rajouter, comme pour le covid-19, tous les idiots utiles, aka les gogos/gros naïfs/benêts qui reprennent les âneries fabriquées de toute pièce.

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  2. Tout à fait juste, mais avec la covid, on a pu renouvelé le stock, c'est sympa ces nouvelles têtes (de...)

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    1. Je ne pense pas qu'on ait vraiment renouvelé le stock, en tout cas pas tant que ça, on trouve à mon avis quasiment les mêmes des deux côtés. Négateur un jour négateur toujours, ceux qui nient le RCA se basent sur des infos véreuses et crachent sur les médias mainstream (et donc sur les scientifiques les plus compétents) qui font ce qu'ils peuvent pour relater les événements de la manière la plus honnête possible, on trouve exactement la même démarche avec ce coronavirus.

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