lundi 25 avril 2016

Vers une explosion de la droite complexée?

C'est apparemment Frédéric Lordon qui le premier a parlé de "droite complexée" en faisant référence à ce que l'on nomme d'habitude (ou par habitude) "la Gauche".

Dans Le balai comme la moindre des choses daté du 12 avril 2013 il écrivait notamment:
  • l’alternance UMP-PS n’est rien d’autre que celle de la droite décomplexée et de la droite complexée.
  • La chose parodique qu['] on ne devrait plus nommer « démocratie », mais [...] « capitalo-parlementarisme », cette chose a plus qu’abondamment démontré quels intérêts elle servait indéfectiblement quand le pouvoir n’est plus disputé qu’entre la droite décomplexée et la droite complexée.
  • Sauf mutation endogène de la droite complexée — évidemment impossible (sauf vers l’abandon des complexes…) —, la vraie gauche, telle qu’elle a déjà émergé mais telle qu’elle ne cesse de se heurter à tous les verrouillages du capitalo-parlementarisme, la vraie gauche doit se faire connaître, là où elle le peut. S’il n’y a plus que la rue quand toutes les autres avenues de la politique institutionnelle sont, non pas formellement, mais réellement bouchées, ainsi soit-il !
En mai 2014 Bruno Gaccio reprenait cette terminologie de droite complexée sans dire que Lordon en était l'auteur:
  • Le PS est devenu la droite complexée. En réalité le PS a renoncé a tout ce qui faisait sa vocation – la créativité, le changement, la protection du plus grand nombre… - il y a très longtemps, en 1983, lorsqu’il a eu la possibilité de sortir du serpent monétaire, de conserver notre monnaie et de s’y tenir et qu’au lieu de cela, Mitterrand a accepté l’économie de marché par souci de modernité.
Mais cela prouve au moins que Gaccio a lu Lordon est qu'il est d'accord avec lui.

Il y a même eu une BD titrant La Droite complexée par un certain Aurel.

Récemment Frédéric Lordon a posté sur son blog deux vidéos d'entretien qu'on peut voir ici et ici.

Aujourd'hui il publie un entretien avec un journaliste barcelonais dans un billet intitulé Nuit debout, convergences, horizontalité, dont voici des extraits:
  • A la question du journaliste "D’après-vous, qu’est-ce qui a bien pu décider le gouvernement à proposer un tel projet de réforme, et de quoi la loi El Khomri serait-elle le symbole ?" Frédéric Lordon répond: "Il n’y a aucune autre explication que l’aveuglement idéologique le plus absolu. Ce gouvernement dit de gauche fait en réalité, et dans tous les domaines, la politique la plus à droite qu’aucun autre gouvernement sous la Ve République."
  • Nous sommes en train d’assister à la liquidation historique de la social-démocratie française — ce qui en réalité est un soulagement.
  • il faut avoir complètement perdu contact avec l’état réel de la société, et tout ignorer de la souffrance et de la précarité générales où se trouve pris le travail salarié, pour avoir l’idée folle de les approfondir encore.
Ensuite Frédéric Lordon explique que seule une grève générale pourrait "faire bouger les choses" mais qu'un frein à la faculté de mobiliser une partie significative de la population est qu'une fracture s'est opérée entre différentes couches (ou strates) constituant le salariat:
  • il est d’une importance stratégique d’opérer la jonction entre différentes fractions de la gauche que d’invisibles barrières sociologiques tiennent ordinairement séparées, et notamment la gauche militante des centre-villes et celle des classes ouvrières syndiquées.
Mais justement le point commun à ces différentes couches de la société c'est la salariat:
  • En dépit de tous les obstacles, il existe une base objective à cette convergence : la condition salariale.
Et il se trouve que ceux qui attaquent les salariés, à savoir les capitalistes néo-libéraux, sont peut-être en train de fourbir les armes qui amèneront à leur perte:
  • Le rapprochement est d’autant plus facilité que le néolibéralisme maltraite désormais aveuglément et uniformément, y compris donc sa propre base sociale a priori, à savoir les étudiants, futurs cadres du capitalisme, mais condamnés par lui à la précarité et à des formes de plus en plus dégradées de l’insertion dans le monde du travail — et ceci alors même que ces étudiants nourrissaient des ambitions en rapport avec leurs trajectoires scolaires… et découvrent qu’elles seront amèrement déçues.
  • Il y a là tous les ingrédients pour des retrouvailles entre classes sociales que leur hétérogénéité tenait éloignées l’une de l’autre.
Le journaliste fait ensuite référence à l'allocution de Frédéric Lordon le 31 mars dernier dans laquelle il clamait notamment qu'"il est possible qu'on soit en train de faire quelque chose"; il est dommage que Frédéric Lordon n'ait pas les talents de tribun (dans le sens d'orateur qui sait défendre une idée avec éloquence) d'un Sarkozy, d'un Montebourg ou d'un Mélanchon, si c'était le cas il ferait un véritable carton, malheureusement sa prose maladroitement déclamée ne peut toucher qu'une partie de l'auditoire le connaissant déjà et partageant ses idées pour l'essentiel, on ne voit pas comment il pourrait convaincre le commun des mortels n'ayant pas de connaissances particulières en économie ou politique (autre que ce que l'on peut se raconter au bistrot ou en famille autour d'un bon repas arrosé)

Ensuite la discussion porte sur l'horizontalité (démocratie participative) ou la verticalité (démocratie institutionnelle) qui à mon avis sont pour le moment des questions secondaires:
  • La vraie question n’est pas dans d’absurdes antinomies « institutions vs. pas d’institution » ou « horizontal vs. vertical » mais dans la manière dont nous agençons nos institutions et dont nous parvenons à contenir la verticalité que nécessairement nous produisons du simple fait de nous organiser a minima collectivement.
A la question "quid des classes populaires de la « France périphérique », passablement lepenisées ? Comment s’adresser aux uns sans susciter la réprobation des autres ?" Frédéric Lordon répond notamment:
  • Quand on voit déjà les difficultés à simplement faire agir de concert des fractions politisées mais sociologiquement hétérogènes comme les classes ouvrières syndiquées et les milieux du militantisme urbain, on mesure plus lucidement les barrières à franchir pour nouer le contact avec d’une part les populations des quartiers, et d’autre part celles de ce que vous appelez la « France périphérique » — je n’ai même pas besoin d’insister sur tout ce qui d’ailleurs oppose ces deux populations…
  • Ce à quoi peut toutefois contribuer un mouvement comme la Nuit debout, c’est de remettre en place dans le paysage politique d’ensemble une vraie proposition de gauche qui, si elle fait son chemin, pourra à terme apparaître comme une alternative envisageable par tous ceux pour qui le FN est devenu la seule figure de l’alternative. Inutile de le dire, c’est là une œuvre de longue haleine
Suit un échange assez nébuleux sur la mobilisation syndicale et l'ordre politique français que j'avoue ne pas avoir très bien capté, mais quelques remarques de Frédéric Lordon méritent d'être mentionnées:
  • Le succès d’une revendication de hausse du Smic, par exemple, devient hautement improbable si l’on oublie de mettre en question aussitôt les structures de la mondialisation néolibérale — le pouvoir actionnarial, le libre-échange sans frein, les délocalisations — qui opposent objectivement toutes sortes de contraintes à l’augmentation salariale.
  • Demander « un autre partage des richesses » est vain si on ne s’intéresse pas aux structures qui déterminent le partage des richesses.
  • Le célèbre TINA (There Is No Alternative) demeurera vrai tant qu’on n’aura pas déplacé notre attention sur l’ensemble des structures néolibérales qui le rendent vrai ! Et hors duquel il cesse instantanément d’être vrai. Pour remplacer TINA par TIAA (There Is An Alternative !) il faut en recréer les conditions de possibilité structurelles — c’est-à-dire refaire le cadre. Refaire le cadre c’est autre chose que revendiquer. C’est entamer un processus hautement politique de reconstruction institutionnelle, au sens large du mot « institutions ».
  • On voit bien qu’il n’y a personne auprès de qui apporter la « revendication » d’une Constituante ! C’est le peuple lui-même qui se saisit de ce désir, qui l’affirme et qui le pose.
Et là Frédéric Lordon frappe fort avec:
  • de même que les constitutions successives des républiques françaises, par-là bien toutes les mêmes !, avaient pour finalité réelle de sanctuariser le droit de propriété qui donne sa base au capitalisme, il apparaît que le projet d’en finir avec l’empire du capital sur la société ne peut que passer par une destitution du droit de propriété et une institution de la propriété d’usage (quand je parle ici de propriété, il n’est évidemment question que des moyens de production et pas des possessions personnelles)
D'aucuns trouveront évidemment irréaliste d'introduire une démocratie participative dans les conseils d'administration de toutes les sociétés (ce serait la suite logique d'une "confiscation" des moyens de production au profit des salariés et au détriment des actionnaires et autres détenteurs du capital de production) mais à mon avis ce ne serait pas le plus grand obstacle; après tout il y a des coopératives qui marchent bien mieux que certains groupes capitalistes (il serait fastidieux de faire la liste de tous les groupes "privés" qui se sont lamentablement plantés comme celui-ci), non le plus grand obstacle serait simplement d'arriver à franchir le fossé qui sépare le désir de la réalité.

La grande majorité des moyens de production sont aux mains d'une minorité (minorité par rapport à l'ensemble de la population mondiale, mais cela fait quand même beaucoup de monde...) qui tient par les couilles les politiques qu'ils financent plus ou moins de manière visible, avec les inévitables et bien connus échanges/transferts entre monde politique et monde industriel/financier; en France de nombreux industriels/financiers/politiques ont fait pratiquement les mêmes études et se sont coulés dans le même moule.

Cela explique notamment la complaisance d'un François Hollande envers le monde de la finance malgré son piteux "mon véritable adversaire [...] c'est le monde de la finance"

source http://www.lecontrarien.com/mon-ennemi-cest-la-finance-2-22-11-2013-edito

Le même François Hollande qui, bien sûr, ne tarit pas d'éloges sur la loi El Khomri.

François Hollande fait partie de ces gens qui pensent que les entreprises "embauchent" des salariés, alors qu'en fait ce sont les clients qui permettent à une entreprise de créer des emplois.

Pas de commandes, pas d'emplois.

Pas d'emplois, pas de consommation optimale (vous avez vu un chômeur acheter sans compter et remplir son caddie?)

Pas de consommation (ou consommation en berne), moindre ventes pour les entreprises.

Moindre ventes pour les entreprises, réduction de l'activité.

Réduction de l'activité, licenciements.

Licenciements...favorisés par la loi El Khomri, et c'est censé provoquer un sursaut de l'activité, on croit rêver.

Bref, comme le dit Frédéric Lordon, il faudrait casser tout le système pour "changer les choses", mais est-ce que le "peuple" suivra?

Pour que le "peuple" suive, il faut qu'il soit désespéré et n'ait plus grand chose à perdre (cf. les révolutions arabes), est-ce que notre "peuple" en est arrivé à cette extrémité? Rien n'est moins sûr.



 

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